MUSIQUE DE LA RENAISSANCE L'école vénitienne Giovanni Gabrieli

Giovanni Gabrieli est un compositeur vénitien, un des maîtres de la Renaissance italienne de la fin du XVIème siècle et début du XVIIème.
Gabrieli étudia avec son oncle, le compositeur Andrea Gabrieli, avec Orlando Lassus et fut l'assistant de Claudio Merulo. Il devint titulaire du deuxième orgue de la basilique Saint-Marc à Venise en 1584,son oncle étant titulaire du premier. En 1586, à la mort de son oncle, il lui succéda au premier orgue et reprit également le poste de compositeur principal. San Marco avait une longue tradition d'excellence dans le domaine musical et les œuvres que Gabrieli y créa en firent l'un des compositeurs les plus réputés en Europe. Comme d'autres compositeurs avant et après lui (Monteverdi par exemple), il utilisa la particularité de la disposition de l'église, avec ses deux loges pour les chœurs se faisant face, pour créer de saisissants effets spaciaux. Plusieurs de ses pièces sont ainsi écrites de façon à ce que l'on entende d'abord un chœur sur la gauche avant que le chœur situé à droite ne réponde.
Gabrieli était un compositeur très original et est considéré comme une figure importante de la transition entre la musique de la Renaissance et la musique baroque. On trouve dans ses œuvres les débuts de l'utilisation de la basse continue et dans sa Sonata pian e forte, quelques-unes des premières indications de nuances (c'est-à-dire des indications sur le fait de jouer plus ou moins fort).
Il fut aussi l'un des premiers à utiliser des parties instrumentales à l'intérieur d'œuvres chorales. En 1597, il publia un recueil d'œuvres chorales Sacrae symphoniae qui connut le succès à travers tout le continent. Il fut aussi par la suite le professeur de compositeurs tels que Michael Praetorius et Heinrich Schütz.
CONTEXTE
L’effervescence artistique, le goût pour l’apparat, la nécessité de la fête font rayonner Venise au XVIe siècle. Grâce à sa situation géographique propice aux échanges commerciaux internationaux, la Cité des Doges a engrangé d’énormes richesses. La ville est somptueuse, l’art est coloré. Les nouveaux horizons que la redécouverte de l’Antiquité a fait naître modèlent de nouvelles sensibilités.
L’art musical italien, ancré dans des traditions locales de la frottola et du madrigal, se fertilise au contact des musiques de l’école franco-flamande et des chansons polyphoniquesfrançaises. À l’image d’autres grandes villes italiennes, Venise participe de cet élan musical novateur.
Le XVIe siècle voit l’émancipation progressive des instruments qui se libèrent de la tutelle de la musique vocale ; les compositeurs les utilisent plus fréquemment et de manière plus idiomatique. Giovanni Gabrieli compose de la musique vocale destinée à un ou plusieurs chœurs mais la richesse de l’offre instrumentale à Venise lui permet d’intégrer de nombreux instruments à ses compositions, ceux-là doublant les parties vocales ou bien s’organisant dans des sections autonomes et indépendantes alternant avec les voix ; il compose aussi des œuvres purement instrumentales. Les instruments à sa disposition sont nombreux : violes, violons, luths, flûtes, trompettes, cornets, trombones, doulcianes… L’usage de l’époque veut que le nom des instruments ne soit pas précisé sur les partitions.
Au bord de la lagune, la basilique Saint-Marc et ses qualités acoustiques exceptionnelles constituent l’écrin idéal que de nombreux compositeurs ont utilisé pour composer des œuvres spatialisées. La présence de deux orgues se faisant face, de part et d’autre des tribunes du chœur, favorise la communication entre deux groupes de musiciens, chanteurs ou instrumentistes et crée des effets de résonance, d’écho, de masse, suggérant le volume, la dynamique. La composition pour chœurs séparés (cori spezzati) est probablement à l’origine des formes musicales baroques telles que le concerto grosso et le concerto de soliste.
STYLE DU COMPOSITEUR
Le style du compositeur est au carrefour de deux époques artistiques majeures : la Renaissance et l’époque baroque. La Renaissance est caractérisée par l’écriture polyphonique de l’école franco-flamande mise au goût du jour à Venise par les œuvres d’Adriaan Willaert. Giovanni Gabrieli utilise largement les techniques de cette écriture (contrepoint…) mais innove notamment dans sa musique instrumentale : la timide émergence de certains éléments caractéristiques (écriture en imitation souple et franche, dialogue de masses chorales, alternance des voix et des instruments, embryon de basse continue…) va permettre l’émergence du style baroque. L’exceptionnelle adaptation de Giovanni Gabrieli à son milieu naturel artistique fait de lui un maillon essentiel dans l’évolution des styles.
À l’image de sa musique vocale, la musique instrumentale de Giovanni Gabrieli trace de nouveaux sillons. Les instruments sont mis en valeur pour eux-mêmes (le nom des instruments n’est pas précisé dans les partitions, les familles instrumentales n’existent pas au sens d’aujourd’hui). Comme l’ont fait ses prédécesseurs, Giovanni Gabrieli utilise l’architecture et l’acoustique de la basilique Saint-Marc pour composer des œuvres à un ou plusieurs chœurs spatialisés auxquels se joignent un ou plusieurs ensembles instrumentaux dont la richesse de timbres s’accorde bien avec la somptuosité des lieux. La spatialisation crée des effets de dynamique dont Gabrieli sait prendre toute la mesure (Gabrieli est d'ailleurs l’un des premiers compositeurs à indiquer les nuances sur la partition, voir par exemple la Sonate pian’e forte).
La musique de Gabrieli est également jouée lors des nombreuses et somptueuses fêtes données pour marquer le prestige de la Sérénissime, à la Scuola San Rocco par exemple. Le témoignage des visiteurs étrangers est éloquent, on chante les louanges de Gabrieli dans toute l’Europe ! Malgré son statut de musicien de transition, son aisance, sa clarté, son inventivité, sa capacité à créer des compositions richement colorées et grandioses parfaitement adaptées au lieu et au temps font de Giovanni Gabrieli un musicien incontournable.
Après la mort d'Andrea en 1585, Giovanni est rapidement devenu la vedette dans le domaine de la musique cérémonielle, bien qu'il n'ait jamais été aussi actif qu'un madrigaliste. La publication de la musique de son oncle en 1587 était une marque de respect, mais comprenait également une partie de sa propre musique religieuse . Les relations étrangères de Giovanni inclusesHans Leo Hassler , compositeur allemand et ancien élève d'Andrea, qui a adopté avidement le style vénitien, et des mécènes tels que la famille Fugger et l'archiduc Ferdinand d'Autriche. Plus tard, Giovanni devint un professeur célèbre. son étudiant le plus notable était l'allemand Heinrich Schütz .
Après 1587, les principales publications de Giovanni sont les deux immenses Sacrae symphoniaede 1597 et 1615 (imprimé à titre posthume), qui contenaient tous deux de la musique purement instrumentale à l'usage des églises ou des motets massifs choraux et instrumentaux pour la liturgie. Comme son oncle, il concevait généralement la musique pour choeurs séparés, mais montrait une tendance croissante à spécifier quels instruments devaient être utilisés et quels choeurs devaient être composés de solistes et d'un choeur complet, ainsi que pour distinguer le style musical de chacun, initiant ainsi une approche totalement nouvelle de la création de couleur musicale et d'orchestration. Dans la célèbre Sonate, pian e forte, pour huit instruments, des instructions pour jouer fort et doux sont données. Parmi les motets, son chef-d’œuvre est peut-êtreDans ecclesiis, pour quatre solistes, choeur à quatre voix, violon, trois cornets, deux trombones et orgue , ces forces s'opposent dans une infinité de combinaisons.

L'apogée de l’École vénitienne est atteint avec Andrea Gabrieli (~1510 - 1586) et surtout son neveu, Giovanni Gabrieli(1555-1612). La publication en 1597 des Sacrae Symphoniae par ce dernier, marque l'histoire de la musique, en ce qu'elles constituent une transition entre la polyphonie héritée du Moyen-Âge (a capella et quelque peu austère) et le style concertant qui s'épanouira à l'âge baroque.
- Les Sacrae Symphoniae sont composées de 62 pièces pour choeurs et divers ensembles d'instruments. Elles sont les premières oeuvres pour lesquelles l'instrumentation est précisée pour chaque partie. Mentionnons également le recueil des Canzoni et sonate qui paraîtra à titre posthume en 1615.
Les deux Gabrieli nous ont laissé une riche production vocale, tant profane que sacrée, mais très peu d'œuvres spécialement dédiées à l'orgue, un manque d'ambition que l'on est tenté d'expliquer par les possibilités limitées qu'offraient les deux modestes instruments nichés dans les tribunes latérales de San Marco. Ils ont toutefois beaucoup fait pour l'éclosion d'un répertoire spécifiquement instrumental, Andrea montrant la voie à son cadet avec ses Ricercari, Canzoni et autre Toccatas , des œuvres destinées tantôt au clavier, tantôt à un ensemble instrumental non spécifié, qui mériteraient sans doute une plus juste considération.
Giovanni, lui, est largement reconnu pour ses compositions instrumentales, une chance qu'il doit avant tout à ses célèbres Sacrae Symphoniae et au superbe recueil de Canzoni e sonate, toutes œuvres qui constituent de vrais joyaux dans la production de la grande école vénitienne.
Sacrae Symphoniae (1597)
Outre quatre Toccatas, nous intéressent ici les quatorze canzoni et deux sonates purement instrumentales incluses dans ce recueil qui par ailleurs fait une très large place aux motets polychoraux. Dans ces éclatantes musiques de fêtes, Giovanni se fait un plaisir d'utiliser des effectifs riches et contrastés, comportant cornets à bouquin, sacqueboutes (ou trombones), bassons et cordes, en les dispersant consciencieusement dans les célèbres tribunes de San Marco.
A l'écoute, « on se délecte de cet incessant dialogue entre groupes hétérogènes, vivement colorés et spatialisés, de ces effets de nuances tour à tour abrupts ou raffinés, de ces diminutions flamboyantes qui illuminent subitement le discours, bref de tout ce qui vient souligner la splendide architecture de ces édifices sonores »1.
Canzoni e sonate (1615)
Ce recueil posthume comprend une vingtaine de pièces – seize canzoni et cinq sonates - pour ensembles allant de trois à vingt deux instruments, souvent répartis en groupes différents. Giovanni Gabrieli y atteint des sommets par l'éclat des couleurs, le mordant des timbres et surtout par des trésors d'imagination.
Comment par exemple ne pas rendre les armes devant la Sonate n°19 à quinze instruments en trois groupes égaux, avec le riche contrepoint de la partie confiée aux trombones, ou devant la somptueuse Canzon n°14 à dix en deux groupes, ou encore devant la grandeur de la Canzone n°16 à douze ? Et que dire des somptueux effets d'écho de la Sonate n°18 à quatorze instruments (quatre cornets et dix trombones), à l'écriture richement ornementée, ou de la sombre gravité de la n°20 à vingt deux instruments ? En fait il faudrait tout citer dans ce magnifique recueil, à commencer par les canzoni à huit instruments, et surtout ne pas oublier la Sonate XXI con tre violoni, qui pour certains spécialistes fut sans doute la première composition à exploiter à ce point les qualités vocales du violon, ouvrant toutes grandes les portes d'une concurrence qui, en l'espace de quelques décennies, allait se révéler fatale