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Ma musique mes coups de gueule les états d’âmes de J.L.D.

La musique peut tout entreprendre, tout oser et tout peindre, pourvu qu'elle charme et reste enfin, et toujours, de la musique. Ravel (extrait de Esquisse autobiographique).

Gaston Couté (1880-1911) le gâs qu'a mal tourné...

Gaston COUTÉ Photo 2

Le gâs qu'a mal tourné

(Gaston Couté)

Dans les temps qu'j'allais à l'école,
- Oùsqu'on m'vouèyait jamés bieaucoup, -
Je n'voulais pâs en fout'e un coup ;
J'm'en sauvais fér' des caberioles,
Dénicher les nids des bissons,
Sublailler, en becquant des mûres
Qui m'barbouillin tout'la figure,
Au yeu d'aller apprend' mes l'çons ;
C'qui fait qu'un jour qu'j'étais en classe,
(Tombait d' l'ieau, j'pouvions pâs m'prom'ner !)
L'mét'e i'm'dit, en s'levant d' sa place :
« Toué !... t'en vienras à mal tourner ! »

Il avait ben raison nout' mét'e,
C't'houmm'-là, i'd'vait m'counnét' par coeur !
J'ai trop voulu fére à ma tête
Et ça m'a point porté bounheur ;
J'ai trop aimé voulouér ét' lib'e
Coumm' du temps qu' j'étais écoyier ;
J'ai pâs pu t'ni' en équilib'e
Dans eun'plac', dans un atéyier,
Dans un burieau... ben qu'on n'y foute
Pâs grand chous' de tout' la journée...
J'ai enfilé la mauvais' route!
Moué ! j'sés un gâs qu'a mal tourné !

A c'tt' heur', tous mes copains d'école,
Les ceuss' qu'appernin l'A B C
Et qu'écoutin les bounn's paroles,
l's sont casés, et ben casés !
Gn'en a qui sont clercs de notaire,
D'aut's qui sont commis épiciers,
D'aut's qu'a les protections du maire
Pour avouèr un post' d'empléyé...
Ça s'léss' viv' coumm' moutons en plaine,
Ça sait compter, pas raisounner !
J'pense queuqu'foués... et ça m'fait d'la peine
Moué ! j'sés un gâs qu'a mal tourné !

Et pus tard, quand qu'i's s'ront en âge,
Leu' barbe v'nu, leu' temps fini,
l's vouéront à s'mett'e en ménage ;
l's s'appont'ront un bon p'tit nid
Oùsque vienra nicher l' ben-êt'e
Avec eun' femm'... devant la Loué !
Ça douét êt' bon d'la femme hounnête :
Gn'a qu'les putains qui veul'nt ben d'moué.
Et ça s'comprend, moué, j'ai pas d'rentes,
Parsounn' n'a eun' dot à m'dounner,
J'ai pas un méquier dont qu'on s'vante...
Moué ! j'sés un gâs qu'a mal tourné !

l's s'ront ben vus par tout l'village,
Pasqu'i's gangn'ront pas mal d'argent
A fér des p'tits tripatrouillages
Au préjudic' des pauv'ers gens
Ou ben à licher les darrières
Des grouss'es légum's, des hauts placés.
Et quand, qu'à la fin d'leu carrière,
l's vouérront qu'i's ont ben assez
Volé, liché pour pus ren n'fére,
Tous les lichés, tous les ruinés
Diront qu'i's ont fait leu's affères...
Moué ! j's'rai un gâs qu'a mal tourné !

C'est égal ! Si jamés je r'tourne
Un joure r'prend' l'air du pat'lin
Ousqu'à mon sujet les langu's tournent
Qu'ça en est comm' des rou's d'moulin,
Eh ben ! I'faura que j'leu dise
Aux gâs r'tirés ou établis
Qu'a pataugé dans la bêtise,
La bassesse et la crapulerie
Coumm' des vrais cochons qui pataugent,
Faurâ qu' j'leu' dis' qu' j'ai pas mis l'nez
Dans la pâté' sal' de leu-z-auge...
Et qu'c'est pour ça qu'j'ai mal tourné !...

Copyright © 2012-2022 - La Princesse Barouline. Tous droits réservés.

Sur : https://www.barouline.org/paroles-de-chansons/gaston-coute/le-gas-qu-a-mal-tourne.html

Gaston Couté (vers 1910)

Gaston Couté (vers 1910)
Gravure de Jean Lébédeff, d’après Jules Grandjouan

Gaston Couté

Contrairement à la majeure partie des médecins, architectes, académiciens qui figurent dans Le Grand Larousse, Gaston Couté (qui n'y figure pas) aura eu sa statue. Plus encore : un grand site Internet et un musée à lui tout seul.

Né en Beauce en 1880, ce fils de paysan commence à réciter ses textes à Paris en 1898 à l'encontre des vœux de ses parents qui l'auraient vu dans l'administration des finances de la Nation. Il revêt d'abord le costume de son pays puis passe très vite à un autre plus adapté à ses chansons où il fustige les bourgeois, son époque et l'égoïsme de ses contemporains.

Sa carrière sera courte : il mourra, de l'abus d'alcool, en 1911 non sans avoir laissé derrière lui des textes mémorables.

Ce "gars qu'a mal tourné" (titre d'une de ces chansons) n'a pas si mal tourné, en fin de compte : à Meung-sur-Loire (Loiret - 45), là où il est né, son buste orne le mail au bord de la Loire et on y trouve depuis la fin de la guerre un musée, fondé par Roger Gauthier, qui contient plusieurs de ses manuscrits et de ses dessins de même qu'une grande partie de son œuvre imprimée, une bibliothèque des ouvrages le citant, des affiches de ses prestations, etc. - Installé dans une ancienne salle d'école, près de la porte d'Amont, ce musée est accessible sur demande auprès de la Mairie (Monsieur Gandon, archiviste). -

(Informations fournies par Alain Renault, petit-fils d'un ami d'enfance de Couté.)

Sur :

 http://www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/fiches_bio/coute_gaston/coute_gaston.htm

POÈME SUR LA GRAND'ROUTE

sommes les crève-de-faim
Les va-nu-pieds du grand chemin
Ceux qu'on nomme les sans-patrie
Et qui vont traînant leur boulet
D'infortunes toute la vie,

Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand'route.

Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n'avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu'à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand'route.

Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C'est dur d'aller (nous refroidir) aux portes.

Mais hélas ! lorsque l'on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand'route.

L'hiver, d'aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossé-là leur servira
D'auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand'route.

La Paysanne

Paysans dont la simple histoire
Chante en nos cœurs et nos cerveaux
L’exquise douceur de la Loire
Et la bonté des vins nouveaux, (bis)
Allons-nous, esclaves placides,
Dans un sillon où le sang luit
Rester à piétiner au bruit
Des Marseillaises fratricides ?
Refrain
En route ! Allons les gâs ! Jetons nos vieux sabots
Marchons,
Marchons,
En des sillons plus larges et plus beaux !

A la clarté des soirs sans voiles,
Regardons en face les cieux ;
Cimetière fleuri d’étoiles
Où nous enterrerons les dieux. (bis)
Car il faudra qu’on les enterre
Ces dieux féroces et maudits
Qui, sous espoir de Paradis,
Firent de l’enfer sur la « Terre » !

Ne déversons plus l’anathème
En gestes grotesques et fous
Sur tous ceux qui disent : « Je t’aime »
Dans un autre patois que nous ; (bis)
Et méprisons la gloire immonde
Des héros couverts de lauriers :
Ces assassins, ces flibustiers
Qui terrorisèrent le monde !

Plus de morales hypocrites
Dont les barrières, chaque jour,
Dans le sentier des marguerites,
Arrêtent les pas de l’amour ! (bis)
Et que la fille-mère quitte
Ce maintien de honte et de deuil
Pour étaler avec orgueil
Son ventre où l’avenir palpite !

Semons nos blés, soignons nos souches !
Que l’or nourricier du soleil
Emplisse pour toutes nos bouches
L’épi blond, le raisin vermeil ! (bis)
Et, seule guerre nécessaire
Faisons la guerre au Capital,
Puisque son Or : soleil du mal,
Ne fait germer que la misère.

La chanson des fusils

Nous étions fiers d’avoir vingt ans
Pour offrir aux glèbes augustes
La foi de nos cœurs éclatants
Et l’ardeur de nos bras robustes ;
Mais voilà qu’on nous fait quitter
Notre clair sillon de bonté
Pour nous mettre en ces enclos ternes
Que l’on appelle des « casernes » :

En nos mains de semeurs de blé
Dont on voyait hier voler
Les gestes d’amour sur la plaine,
En nos mains de semeurs de blé
On a mis des outils de haine…
Ô fusils qu’on nous mit en mains,
Fusils, qui tuerez-vous demain ?

Notre front qui ne s’est baissé
Encor que par devant la terre
Bouge, en sentant, sur lui peser
La discipline militaire ;
Mais s’il bouge trop, notre front !
Combien d’entre nous tomberont
Par un matin de fusillade
Sous les balles des camarades ?

Nos yeux regardent sans courroux
Les gâs dont les tendresses neuves
S’essaiment en gais rendez-vous
Là-bas, sur l’autre bord du fleuve ;
Mais un jour de soleil sanglant
Ah ! combien de pauvres galants
Ayant un cœur pareil au nôtre
Coucherons-nous dans les épeautres ?…

Nous trinquons dans les vieux faubourgs
Avec nos frères des usines :
Mais si la grève éclate un jour
Il faudra qu’on les assassine !
Hélas ! combien les travailleurs
Auront-ils à compter des leurs
Sur les pavés rougis des villes
Après nos charges imbéciles ?…

Mais, en nos âmes de vingt ans,
Gronde une révolte unanime :
Nous ne voulons pas plus longtemps
Être des tâcherons du crime !
Pourtant, s’il faut encore avant
De jeter nos armes au vent
Lâcher leur décharge terrible,

Nous avons fait choix de nos cibles :
En nos mains de semeurs de blé
Dont on voyait hier voler
Les gestes d’amour sur la plaine,
En nos mains de semeurs de blé
Puisqu’on vous tient, fusils de haine !…
Tuez ! s’il faut tuer demain,
Ceux qui vous ont mis en nos mains !…

La complainte des Terre-Neuvas

Gaston Couté

Il faut qu'tout l'monde mange ici-bas !
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
Il faut qu'tout l'monde mange ici-bas !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas.
Nous autres, si l'on part sur l'bateau,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
C'est pour puissent manger nos petiots.
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas.
Des fois, l'un d'nous tombe dans la mer,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
Comme dans une grande gueule affamée.
C'est-y pas vLes ceusses qui restent après ça,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
S'mettent à pêcher ces poissons-là !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas.
S'mettent à pêcher avec ardeur,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
C'est pour engraisser l'armateur !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas.
(instrumental)
Il faut qu'tout l'monde mange ici-bas !
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
Y'a qu'nos petiots qui ne mangent pas !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas.
Puisqu'on ne gagne pas sur l'bateau,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
De quoi faire manger nos petiots !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas. rai, les Terre-Neuvas.
Tant pis pour lui, le pauvr' garçon,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
Faut qu'ils mangent aussi, les poissons !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas. 

Alors qu'est-ce qu'on va fout' là-bas ?
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
Alors qu'est-ce qu'on va fout' là-bas ?
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas.
On va pêcher avec not'cœur,
C'est-y pas vrai ? C'est-y pas vrai ?
Pour engraisser les armateurs !
C'est-y pas vrai, les Terre-Neuvas. 

GASTON COUTÉ (1880-1911)

Poète « mineur » puisque chansonnier montmartrois, Gaston Couté, né à Beaugency sur la frange beauceronne, mort à trente et un ans dans un hôpital parisien, de la misère et de tous les excès qui ont dévoré sa santé, fut un vrai poète maudit et un authentique créateur. Moins connu qu'Aristide Bruant (il n'eut pas son Toulouse-Lautrec) son aîné, bien qu'une plaque signale son nom aux visiteurs de la place du Tertre à Montmartre, Couté laisse un recueil de poèmes écrits en patois beauceron — intelligibles cependant à tous sans effort — et qui sont rassemblés sous le titre d'un de ses poèmes les plus appréciés et les plus significatifs : La Chanson d'un gâs qu'a mal tourné (1961). C'est lui en effet qui, très jeune encore, ressentant l'appel de Paris et l'attrait des gloires montmartroises, n'hésite pas à quitter l'aisance que lui offrait une riche famille de meuniers établis dans la petite cité voisine de Meung-sur-Loire (qui connut d'autres poètes : Jean de Meung, François Villon) afin de tenter sa maigre chance à Montmartre. Pour tout bagage, il n'emporte que l'enthousiasme et les illusions de sa jeunesse, les souvenirs de son adolescence toute proche, les aigreurs et petites rancunes d'une âme sensible et d'un esprit caustique. Assez cependant pour nourrir l'inspiration de poèmes acides et tendres tout ensemble, souvent mordants, d'une virulence anarchiste et contestataire, qu'il « disait » lui-même dans les cabarets montmartrois : avec le recul du temps, ils apparaissent comme l'un des témoignages les plus lucides et les plus courageux sur l'hypocrisie bourgeoise et provinciale, sur la société cupide, mesquine et « bien pensante » du début du siècle.

Gaston Couté dénonce sans complaisance un petit monde dur aux faibles, à l'affût du « qu'en dira-t-on » et ligoté par tous les conformismes, dans les textes courts, denses et drus de sève campagnarde et d'accent du terroir, où l'on retrouve le ton accusateur de Villon : Les Gourgandines, La Julie jolie, Jour de lessive, Les Gâs qui sont à Paris, L'Odeur du fumier, Le Champ de naviots (c'est le cimetière), Le Gâs qu'a perdu l'esprit, Les Mangeux d'terre, Mossieu Imbu (de sa personne), La Complainte des ramasseux d'morts, Nos Vingt Ans, le petit monde de Zola illustré par Van Gogh !

J' pass'rai un bieau souèr calme et digne, / Tandis qu'chant'ront les p'tits moignaux... / Et, quand qu'on m'trouvra dans ma vigne, / On m'emport'ra dans l'champ d'naviots !

Écrit par :
Guy BELOUET Sur :
https://www.universalis.fr/encyclopedie/gaston-coute/

 

LES MANGEUX D’TERRE

Je r'pass' tous les ans quasiment
Dans les mêm's parages,
Et tous les ans j'trouv' du chang'ment
De d'ssus mon passage ;
A tous les coups c'est pas l'mêm' chien
Qui gueule à mes chausses ;
Et pis voyons, si je m'souviens,
Voyons dans c'coin d'Beauce.

Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min
- Chemineau, chemineau, chemine ! -
A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...
Par où donc que j'chemin'rai d'main?

En Beauc' vous les connaissez pas ?
Pour que ren n'se parde,
Mang'rint on n'sait quoué ces gas-là,
l's mang'rint d'la marde !
Le ch'min c'était, à leu' jugé
D'la bonn' terr' pardue :
A chaqu' labour i's l'ont mangé
D'un sillon d'charrue...

Z'ont groussi leu's arpents goulus
D'un peu d'gléb' tout' neuve ;
Mais l'pauv' chemin en est d'venu
Minc' comme eun' couleuve.
Et moué qu'avais qu'li sous les cieux
Pour poser guibolle !...
L'chemin à tout l'mond', nom de Guieu !
C'est mon bien qu'on m'vole !...

Z'ont semé du blé su l'terrain
Qu'i's r'tir'nt à ma route ;
Mais si j'leu's en d'mande un bout d'pain,
l's m'envoy'nt fair' foute !
Et c'est p't-êt' ben pour ça que j'voués,
A m'sur' que c'blé monte,
Les épis baisser l'nez d'vant moué
Comm' s'i's avaient honte !...

O mon bieau p'tit ch'min gris et blanc
Su' l'dos d'qui que j'passe !
J'veux pus qu'on t'serr' comm' ça les flancs,
Car moué, j'veux d'l'espace !
Ousqu'est mes allumett's?... A sont
Dans l'fond d'ma pann'tière...
Et j'f'rai ben r'culer vos mouéssons,
Ah ! les mangeux d'terre !...

Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min,
- Chemineau, chemineau, chemine ! -
A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...
J'pourrais bien l'élargir, demain 

Complainte des ramasseux d'morts

(Gaston Couté)

Cheu nous, le lend'main d'la bataille,
On est v'nu quéri'les farmiers :
J'avons semé queuq's bott'lé's d’paille
Dans l’cul d'la tomb'rée à fumier ;
Et, nout' jument un coup ett'lée,
Je soumm's partis, rasant les bords
Des guérets blancs, des vign's gelées,
Pour aller relever les morts...

Dans moun arpent des " Guerouettes ",
J’n' n'avons ramassé troués
Avec Penette...
J’n' n'avons ramassé troués :
Deux moblots, un bavaroués !

La vieill’jument r'grichait l'oreille
Et v'la-t-y pas qu’tout en marchant,
J’faisons l'ver eun' volte d’corneilles
Coumm' ça, juste au mitan d’mon champ.
Dans c’champ qu'était eun'luzarniére,
Afin d’mieux jiter un coup d’yeux,
J’me guch' dessus l’fait' d'eun' têtiére,
Et quoué que j’voués ?... Ah ! nom de Dieu ! ,,.

Troués pauv's bougr's su' l’devars des mottes
Etint allongés tout à plat,
Coumme endormis dans leu' capote,
Par ce sapré' matin d'verglas ;
Ils’tin déjà raid's coumme eun' planche :
L’peurmier, j'avons r'trouvé son bras,
- Un galon d’lain'roug' su' la manche -
Dans l’champ à Tienne, au creux d'eun' râ'...

Quant au s'cond, il 'tait tout d'eun' pièce,
Mais eun' ball’gn' avait vrillé l’front
Et l’sang vif de sa bell’jeunesse .
Goulait par un michant trou rond :
C'était quand même un fameux drille
Avec un d’ces jolis musieaux
Qui font coumm' ça r'luquer les filles...
J’l'ont chargé dans mon tombezieau ! ...

L'trouésième, avec son casque à ch'nille,
Avait logé dans nout' maison :
Il avait toute eun' chié' d’famille
Qu'il eusspliquait en son jargon.
I' f'sait des aguignoch's au drôle,
Li fabriquait des subeziots
Ou ben l’guchait su' ses épaules...
I' n'aura pas r'vu ses petiots ! ...

Là-bas, dans un coin sans emblaves,
Des gâs avint creusé l’sol frouéd
Coumm' pour ensiler des beutt'raves :
J’soumm's venu avec nout' charroué !
Au fond d'eun'tranché', côte à côte,
Y avait troués cent morts d'étendus :
J'ont casé su' l’tas les troués nôt'es,
Pis, j'ont tiré la tarr' dessus...

Les jeun's qu'avez pas vu la guarre,
Buvons un coup ! parlons pus d’ça !
Et qu’l'anné' qui vient soit prospare
Pour les sillons et pour les sas !
Rentrez des charr'té's d’grapp's varmeilles,
D’luzarne grasse et d’francs épis,
Mais n' fait's jamais d’récolt' pareille
A nout' récolte ed’d'souéxant'-dix ! ...

Copyright © 2012-2022 - La Princesse Barouline. Tous droits réservés.

Sur : https://www.barouline.org/paroles-de-chansons/gaston-coute/complainte-des-ramasseux-de-morts.html

L' amour anarchiste  Chanson de Gaston Couté, publiée en octobre 1899 dans Le Libertaire. Après 1937, elle sera rebaptisée L'amour qui s'fout de tout....

Le gas était un tâcheron
N'ayant que ses bras pour fortune ;
La fille : celle du patron,
Un gros fermier de la commune.
Ils s'aimaient tous deux tant et plus.
Ecoutez ça, les bonnes gens
Petits de coeur et gros d'argent !
L'Amour, ça se fout des écus !

Lorsqu'ils s'en revenaient du bal
Par les minuits clairs d'assemblée,
Au risque d'un procès-verbal,
Ils faisaient de larges roulées
Au plein des blés profonds et droits,
Ecoutez ça, les bonnes gens
Qu'un bicorne rend grelottants !
L'Amour, ça se fout de la Loi !

Un jour, furent tous deux prier
Elle : son père ! Et lui : son maître !
De les laisser se marier.
Mais le vieux les envoya paître ;
Lors, ils prirent la clé des champs.
Ecoutez ça, les bonnes gens
Qui respectez les cheveux blancs !
L'Amour, ça se fout des parents !

S'en furent dans quelque cité,
Loin des labours et des jachères ;
Passèrent ensemble un été,
Puis, tout d'un coup, ils se fâchèrent
Et se quittèrent bêtement.
Ecoutez ça, les bonnes gens
Mariés, cocus et contents !
L'Amour, ça se fout des amants !

Un parcours entre nature et culture

Gaston Couté est un poète d'exception qui ne figure dans aucune anthologie et qui, pourtant, occupe une place primordiale dans la poésie populaire. Dans la lignée de François Villon, Gaston Couté donne très vite le meilleur de lui-même, puis, victime de la vie de bohème et des privations, meurt à 30 ans en laissant à ses « frères humains » un recueil de poésie : La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné*.

Enfance d’un poète

Gaston Couté est né le 23 septembre 1880 à Beaugency. Quelques années plus tard sa famille s’installe à Meung-sur-Loire. Après le certificat d’études primaires, il fréquente les écoles de St-Ay et de La Nivelle, puis celle des Remparts, actuel Espace Culturel La Monnaye. Il écrit dès l’âge de 16 ans certains de ces plus beaux poèmes. Il entre au Lycée Pothier à Orléans où il fait la connaissance de l’ami de toujours, Pierre Dumarchey, dit Mac Orlan, dans la cour des punis. Est-ce lui qui l’incite à « monter » à Montmartre pour y dire ses textes dans les cabarets de la butte ? Couté, en tout cas, affronte notamment les scènes d’Al Tartain, de l’Ane Rouge, du Funambule et y rencontre rapidement un franc succès.

Poétique de la révolte

En tant que chansonnier, digne héritier de Béranger, il ne cesse de se rebeller contre le conformisme, l’injustice, l’inhumanité des institutions, prenant le parti de toute détresse. Jetant très tôt un regard lucide, sacrifiant tout à la vérité, il fait vivre, dans sa langue patoisante, si savoureuse et si forte, qui fait mouche à chaque mot, tout un monde de peineux, de réprouvés, d’exclus.

Retour au pays

C’est aux lumières de la ville qu’il se brûle les ailes, précipitant son agonie dans les mirages de l’absinthe. Mais, c’est vers sa terre, qu’il reviendra au soir de sa vie trop brève. Il repose au cimetière de Meung-sur-Loire, en lisière des grandes plaines qu’il aimait tant et de leurs épis blonds balayés aux vents fantasques.

COUTÉ-Dinant1898

Portrait de Gaston Couté tiré par Dinant (Châteauroux)

Un ancrage intuitif dans la nature et le monde paysan qu’il côtoie dès l’enfance… Voilà ce qui caractérise l’inspiration poétique des débuts chez Gaston Couté. Pas de vagues croyances ou d’une quelconque emprise de l’imaginaire en la matière. Couté garde les pieds au sol. Le sol glaiseux de la Beauce. Un sol qui colle aux pattes ! À l’écart de tout transcendantalisme. Résolument libertaire et matérialiste. Se méfiant par nature des prêts-à-porter idéologiques. Des rites et des sacralisations abusives. La terre est, avant tout, la terre nourricière… Début et fin de toute chose. La Terre-mère. Celle-là même que décrit Zola. De cela Couté en a une conscience primordiale. Son identité s’enracine dans la terre de Beauce.

Gaston Couté n’ignore rien de la nécessaire harmonie que l’homme doit entretenir avec l’ensemble de la nature. Le consentement de l’homme au monde. Sa conception est celle d’un môme de la campagne. Il est issu de cette terre de Beauce qu’il arpente alors même que son âme s’ouvre à la conscience. Dès son adolescence, Couté s’y abreuve constamment pour son inspiration. La campagne est sa terre d’aventure. De même que le bassin des Mauves. Son lieu de travail… Son nid d’amour… Son terrain de jeu… Son jardin enclos… Sa table d’écrivain. Il y fait son lit comme le ferait une rivière. Cette liberté éprouvée ne sera plus jamais oubliée !

Tout y est en un agencement cohérent : les plantes, la pluie des nuages, le vent, le soleil…

« un grain de blé qu’un vent fou soulève et transporte »

« Le soleil est pour tout le monde qui fait venir la moisson blonde »

La fécondité de la terre le subjugue. À travers champs, il se fraye un chemin.

« Un bieau grand ch’min »

Les bêtes n’en sont pas absentes. Et tout ce qui est expression de la vie reçoit absolution.

Sa vision n’est-elle pas rousseauiste et quelque peu simpliste, direz-vous ? L’homme est naturellement bon. C’est la vie en société qui le corrompt… Une pensée exotique… Une pensée en tout cas qui n’est pas sans fondement. Et nous serions bien inspiré de nous en souvenir.

Considérant la terre et ses fruits… Produits spontanément ou par culture… Comment pourraient-ils être confisqués ? Voir monopolisés par quelques uns ? Alors qu’un sixième de l’humanité crève de faim. La voie est toute tracée :

« Le soleil est pour tout le monde qui fait venir la moisson blonde ».

La référence aux textes de Couté ne fait que renforcer notre réflexion très actuelle. La vision de Couté n’annonce-t-elle pas avant l’heure celle de l’écosophie :

Alors qu’il voit venir sa fin, c’est à sa terre, on l’a vu, qu’il reste fidèle, lors d’un dernier retour au pays :

« Notre Dame des Sillons! 
Ma bonne Sainte Vierge, à moi !
Dont les anges sont les grillons
O Terre! Je reviens vers toi ! »

C’est cet enracinement qui le guide lumineusement dans sa pensée. Et c’est probablement ce qui fait l’universalité de sa vision. Car cela est vrai de toute éternité !

Pour Couté, la conception de la nature s’apparente plutôt à la sagesse des Anciens, qui, ayant accumulé une somme d’expérience personnelle, offrent cette sagesse aux générations suivantes avec la volonté de les aider à se connecter harmonieusement avec leur passé et donc leur avenir.

Le modèle de la vie saine, épanouissante pour l’individu s’incarne en ces paysans attachés à leur terre, vivant avec elle, à son rythme, sans obsession de rendement et acceptant le stade ultime de la vieillesse et de la mort.

Dans la société et les sciences natives, la sagesse authentique est attribuée à ceux qui ont la capacité de sentir, de montrer de l’empathie et de la générosité pour autrui, et de développer des relations intimes et pertinentes non pas uniquement avec leurs frères humains, mais aussi dans un certain sens, avec l’intégralité des êtres qui constitutent le monde naturel. Rien à voir avec la vision idyllique des « villotiers » pour lesquels la campagne constitue une sorte de paradis bucolique où tout devient plus beau… Imagerie idéaliste. Non, c’est bien cette Terre-mère que célèbre Couté : un lieu d’où rien de mauvais ne peut sortir. Un creuset d’où la vie s’élabore en parfaite cohérence avec son environnement. Où les rythmes humains s’alignent en bonne harmonie sur ceux de la Nature. Où l’Homme digne de ce nom vit à la source de toutes ses œuvres et assimile peu à peu chaque fait nouveau de manière affective, entretenant avec la Nature une relation immédiate et devenant capable de lire dans ce livre vivant grand ouvert devant ses yeux.

Osmose entre l’homme et la Nature, même si l’équilibre est fragile. Chez Couté la nature est bien la référence, le principe actif, la vie à l’œuvre, la source de la résurrection. Tout le reste devrait en découler. En effet, dans ce mode de vie, tous les besoins qui naissent trouvent de quoi être satisfait dans la proximité.

HYMNE AU VIN NOUVEAU

« Doucement le le matin s’éveille

Ouvrant ses yeux extasiés

Sur le mystère des celliers

Gardant la vendange vermeille ;

Dans l’aurore du bonheur luit

D’un parfum neuf l’air se pénètre

Et, par la campagne aujourd’hui,

On dirait qu’un dieu vient de naître… »

Le dieu en question pourrait bien être le grand Pan… Le dieu de la nature tout entière. À ne pas confondre avec le satyre ! Un dieu qui préfère vivre dans les bois et les forêts. Protecteur des troupeaux et des bergers. Celui-là même que les stoïciens grecs identifiaient avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Le dieu Pan personnifiait le Génie de la Nature Sauvage, et aussi l’Esprit de la nature physique et instinctive, donc également l’attrait des sens nécessaires à la créativité du Grand Tout manifesté. On peut noter à cet égard la tendance de Couté au panthéisme par lequel il divinise la nature et qui implique une sorte de puissance cosmique qui veille sur le monde des hommes.

Par là, l’intuition de Couté est du même acabit que celle de ces mères qui ont toujours ressenti la maternité et les sentiments maternels de manière vivante et instinctive, bien avant toute explication rationnelle.

Ainsi, la parole du poète s’inscrit dans la tradition rurale dont les rites, sous cette latitude, sont étroitement dépendants du rythme des saisons. Elle n’enjolive rien. Et sans emphase aucune, elle dépasse le quotidien pour confiner à l’universel. La parole de Couté amorce une spiritualité immanente et athée en cosmmunion avec la Nature… Un enchantement poétique… « Une sensation d’univers », selon la formule de Kenneth White.

Osmose entre l’homme et la Nature, même si l’équilibre est fragile. Chez Couté la nature est bien la référence, le principe actif, la vie à l’œuvre, la source de la résurrection. Tout le reste devrait en découler. En effet, dans ce mode de vie, tous les besoins qui naissent trouvent de quoi être satisfait dans la proximité.

HYMNE AU VIN NOUVEAU

« Doucement le le matin s’éveille

Ouvrant ses yeux extasiés

Sur le mystère des celliers

Gardant la vendange vermeille ;

Dans l’aurore du bonheur luit

D’un parfum neuf l’air se pénètre

Et, par la campagne aujourd’hui,

On dirait qu’un dieu vient de naître… »

Le dieu en question pourrait bien être le grand Pan… Le dieu de la nature tout entière. À ne pas confondre avec le satyre ! Un dieu qui préfère vivre dans les bois et les forêts. Protecteur des troupeaux et des bergers. Celui-là même que les stoïciens grecs identifiaient avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Le dieu Pan personnifiait le Génie de la Nature Sauvage, et aussi l’Esprit de la nature physique et instinctive, donc également l’attrait des sens nécessaires à la créativité du Grand Tout manifesté. On peut noter à cet égard la tendance de Couté au panthéisme par lequel il divinise la nature et qui implique une sorte de puissance cosmique qui veille sur le monde des hommes.

Par là, l’intuition de Couté est du même acabit que celle de ces mères qui ont toujours ressenti la maternité et les sentiments maternels de manière vivante et instinctive, bien avant toute explication rationnelle.

Ainsi, la parole du poète s’inscrit dans la tradition rurale dont les rites, sous cette latitude, sont étroitement dépendants du rythme des saisons. Elle n’enjolive rien. Et sans emphase aucune, elle dépasse le quotidien pour confiner à l’universel. La parole de Couté amorce une spiritualité immanente et athée en cosmmunion avec la Nature… Un enchantement poétique… « Une sensation d’univers », selon la formule de Kenneth White.

Osmose entre l’homme et la Nature, même si l’équilibre est fragile. Chez Couté la nature est bien la référence, le principe actif, la vie à l’œuvre, la source de la résurrection. Tout le reste devrait en découler. En effet, dans ce mode de vie, tous les besoins qui naissent trouvent de quoi être satisfait dans la proximité.

HYMNE AU VIN NOUVEAU

« Doucement le le matin s’éveille

Ouvrant ses yeux extasiés

Sur le mystère des celliers

Gardant la vendange vermeille ;

Dans l’aurore du bonheur luit

D’un parfum neuf l’air se pénètre

Et, par la campagne aujourd’hui,

On dirait qu’un dieu vient de naître… »

Le dieu en question pourrait bien être le grand Pan… Le dieu de la nature tout entière. À ne pas confondre avec le satyre ! Un dieu qui préfère vivre dans les bois et les forêts. Protecteur des troupeaux et des bergers. Celui-là même que les stoïciens grecs identifiaient avec la nature intelligente, féconde et créatrice. Le dieu Pan personnifiait le Génie de la Nature Sauvage, et aussi l’Esprit de la nature physique et instinctive, donc également l’attrait des sens nécessaires à la créativité du Grand Tout manifesté. On peut noter à cet égard la tendance de Couté au panthéisme par lequel il divinise la nature et qui implique une sorte de puissance cosmique qui veille sur le monde des hommes.

Par là, l’intuition de Couté est du même acabit que celle de ces mères qui ont toujours ressenti la maternité et les sentiments maternels de manière vivante et instinctive, bien avant toute explication rationnelle.

Ainsi, la parole du poète s’inscrit dans la tradition rurale dont les rites, sous cette latitude, sont étroitement dépendants du rythme des saisons. Elle n’enjolive rien. Et sans emphase aucune, elle dépasse le quotidien pour confiner à l’universel. La parole de Couté amorce une spiritualité immanente et athée en cosmmunion avec la Nature… Un enchantement poétique… « Une sensation d’univers », selon la formule de Kenneth White.

François P. ROBIN

Extrait du livre "Gaston Couté, une poétique de la révolte" disponible sur www.lulu.com

 

JOUR DE LESSIVE

Je suis parti ce matin même,
Encor soûl de la nuit mais pris
Comme d'écœurement suprême,
Crachant mes adieux à Paris...
Et me voilà, ma bonne femme,
Oui, foutu comme quatre sous...
Mon linge est sale aussi mon âme...
Me voilà chez nous !

Ma pauvre mère est en lessive...
Maman, Maman,
Maman, ton mauvais gâs arrive
Au bon moment !...

Voici ce linge où goutta maintes
Et maintes fois un vin amer,
Où des garces aux lèvres peintes
Ont torché leurs bouches d'enfer...
Et voici mon âme, plus grise
Des mêmes souillures - hélas !
Que le plastron de ma chemise
Gris, rose et lilas...

Au fond du cuvier, où l'on sème,
Parmi l'eau, la cendre du four,
Que tout mon linge de bohème
Repose durant tout un jour...
Et qu'enfin mon âme, pareille
A ce déballage attristant,
Parmi ton âme - à bonne vieille !
Repose un instant...

Tout comme le linge confie
Sa honte à la douceur de l'eau,
Quand je t'aurai conté ma vie
Malheureuse d'affreux salaud,
Ainsi qu'on rince à la fontaine
Le linge au sortir du cuvier,
Mère, arrose mon âme en peine
D'un peu de pitié !

Et, lorsque tu viendras étendre
Le linge d'iris parfumé,
Tout blanc parmi la blancheur tendre
De la haie où fleurit le Mai,
Je veux voir mon âme, encor pure
En dépit de son long sommeil
Dans la douleur et dans l'ordure,
Revivre au Soleil !...

 

Petit Poucet

Puisqu'on ne gagne plus sa vie
Au bout des sillons de chez nous
Un jour, j'ai dû quitter ma mie
Pour la ville où pleuvent les sous
Et, ce jour-là, dans ma mémoire
Livre clos des contes du passé
J'ai vu se réveiller l'histoire
L'histoire du Petit Poucet
En partant chez l'ogresse
L'ogresse qu'est la vie
J'ai semé des caresses
Pour retrouver ma mie
Poucet semait parmi les sentes
Son pain bis et ses cailloux blancs
Sur le corps blanc de ma charmante
Quel semis de baisers brûlants
Sur son front et ses yeux en fièvre
Sur son ventre et ses seins en fleurs
Le geste rose de mes lèvres
A semé l'amour de mon coeur
En partant chez l'ogresse
L'ogresse qu'est la vie
J'ai semé des caresses
Pour retrouver ma mie
Un jour, pour retrouver ma mie
Où sont mes baisers d'autrefois?
Les baisers sont de blanches mies
Sous le bec des oiseaux des bois
Plus un seul sur sa chair impure
Un seul de mes baisers brûlants
Tous sont partis sous la morsure
Des baisers des autres galants
En partant chez l'ogresse
L'ogresse qu'est la vie
J'ai semé des caresses
Pour retrouver ma mie
Ma mie qui ne se souvient guère
Se rappelle pourtant qu'un jour
Je l'ai frappée dans ma colère
D'une gifle de mon poing lourd
Elle me reproche ce geste
Toujours avec la même ardeur
Le mal est un caillou qui reste
Dans les pauvres sentiers du coeur
En partant chez l'ogresse
L'ogresse qu'est la vie
J'ai semé des caresses
Pour retrouver ma mie

Source : Musixmatch

LA DERNIERE BOUTEILLE

Les gas ! apportez la darniér' bouteille
Qui nous rest' du vin que j'faisions dans l'temps,
Varsez à grands flots la liqueur varmeille
Pour fêter ensembl' mes quat'er vingts ans...
Du vin coumm' c'ti-là, on n'en voit pus guère,
Les vign's d'aujord'hui dounn'nt que du varjus,
Approchez, les gas, remplissez mon verre,
J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus !

Ah ! j'en r'boirai pus ! c'est ben triste à dire
Pour un vieux pésan qu'a tant vu coumm' moué
Le vin des vendang's, en un clair sourire
Pisser du perssoué coumme l'ieau du touet ;
On aura bieau dire, on aura bieau faire,
Faura pus d'un jour pour rempli' nos fûts
De ce sang des vign's qui'rougit mon verre.
J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus !

A pesant, cheu nous, tout l'mond' gueul' misère,
On va-t-à la ville où l'on crév' la faim,
On vend poure ren le bien d'son grand-père
Et l'on brûl' ses vign's qui n'amén'nt pus d'vin ;
A l'av'nir le vin, le vrai jus d'la treille
Ça s'ra pour c'ti-là qu'aura des écus,
Moué que j'viens d'vider nout' dargnier' bouteille
J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus.

LES CONSCRITS

V'là les conscrits d'cheu nous qui passent ! ...
Ran plan plan ! L' tambour marche d'vant ;
Au mitan, l'drapieau fouette au vent...
Les v'là ceuss' qui r'prendront l'Alsace !

l's vienn'nt d'am'ner leu' numério
Et, i's s'sont dépêchés d'le mett'e :
Les gâs d'charru' su' leu' cassiette,
Les gâs d'patrons su'leu' chapieau.

Tertous sont fiârs d'leu'matricule,
Coumme eun' jeun' marié d'son vouél' blanc ;
Et c'est pour ça qu'i's vont gueulant
Et qu'on les trouv' pas ridicules.

I's ont raison d'prend' du bon temps !
Leu' gaîté touche el'coeur des filles ;
Et, d'vouèr leu's livré's qui pendillent,
Les p'tiots vourin avouèr vingt ans.

Les vieux vourin êt'e à leu'place ;
Et, d'vant leu's blagu's de saligauds,
Des boulhoumm's tout blancs dis'nt : " I faut
Ben, mon guieu ! qu'la jeuness' se passe... "

Et don', coumm'ça, bras-d'ssus, bras-d'ssous,
l's vont gueulant des cochonn'ries.
Pus c'est cochon et pus i's rient,
Et pus i's vont pus i's sont saoûls.

Gn'en a mém' d'aucuns qui dégueulent ;
Mais les ceuss' qui march'nt core au pas,
Pour s'apprend'e à fair' des soldats,
l's s'amus'nt à s'fout' su' la gueule.

Pourquoué soldats ? I's en sav'nt ren,
- l's s'ront soldats pour la défense
D'la Patri' ! - Quoué qu'c'est ? - C'est la France...
La Patri' !... C'est tuer des Prussiens !...

La Patri' ! quoué ! c'est la Patri' !
Et c'est eun' chous' qui s'discut' pas !
Faut des soldats ! ... - Et c'est pour ça
Qu'à c'souér, su' l'lit d'foin des prairies,

Aux pauv's fumell's i's f'ront des p'tits,
- Des p'tits qui s'ront des gàs, peut-être ? -
A seul' fin d'pas vouer disparaître
La rac' des brut's et des conscrits.

COUTÉ Gaston

[Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy et Guillaume Davranche
Né à Beaugency (Loiret) le 23 septembre 1880 ; mort à Paris, à l’hôpital Lariboisière, le 28 juin 1911 à Paris ; poète libertaire.

Fils d’un meunier installé en 1882 à Meung-sur-Loire (Loiret), entre Beauce et Sologne, le jeune Gaston Couté fréquenta l’école communale, puis le lycée Pothier d’Orléans. Élève indiscipliné, il quitta le lycée avant d’en être exclu et, à 17 ou 18 ans, devint commis de perception à Orléans.

Il commença alors à écrire et collabora au Républicain du Loiret dont il ne tarda pas être remercié pour ses sympathies révolutionnaires.

A l’automne 1898, il partit sur le trimard en direction de Paris. C’était l’époque des cabarets artistiques, et il fut engagé au cabaret de L’Âne rouge avec, pour salaire quotidien « un café crème ». Il dormait le plus souvent dans la rue sans manger, même lorsqu’il trouva à se produire dans quelques autres cabarets montmartrois, comme Le Lapin agile.

Couté s’y produisit et ses chansons paysannes et de révolte, écrites dans une langue émaillée de patois beauceron et « coupante comme une faux », obtinrent un vif succès. Ses cibles favorites étaient les élus, les notables, les grands propriétaires et les curés. Sur scène, il portait une « blouse bleue et se coiffait d’un feutre noir à larges ailes ».

Engagé dans l’affaire Dreyfus, Gaston Couté collabora en 1899 au Libertaire, puis au Journal du peuple de Sébastien Faure, où il fit la connaissance de Fernand Desprès*.

Syndiqué à la CGT, dans l’Union syndicale des artistes lyriques, concerts et music-Halls, il adhéra également au Groupe des chansonniers révolutionnaires (voir Tony-Gall) qui animait volontiers les meetings et les soirées militantes.

En juin 1910, il rejoignit ses amis Victor Méric, Miguel Almereyda et Fernand Desprès* à La Guerre sociale. Chaque semaine, pendant un an, il rédigea, pour la première page de l’hebdomadaire révolutionnaire, 58 chansons au total, toutes sur un air connu et en rapport avec l’actualité politique et sociale.

En juillet-août 1910, il écrivit également cinq chansons pour l’éphémère hebdomadaire de Victor Méric, La Barricade, qu’il signa Le Subéziot (« celui qui siffle », en patois beauceron).

En octobre 1910, pour la grève des cheminots, il se montra particulièrement actif et signa de nombreuses chansons comme La Carmagnole des cheminots, Cheminots, quel joli sabotage !, Ça va, ça va, la Grève marche, Les Joyeusetés de la grève perlée, La Chanson des fils (sur le sabotage des fils télégraphiques).

Une chanson qui ironisait sur quatre policiers blessés durant le 1er mai 1911 lui valut des poursuites. Elles devaient ne jamais aboutir, la mort fauchant le poète dans sa trentième année.

La vie de bohème et la boisson avaient altéré sa santé. Frappé de congestion pulmonaire le 26 juin 1911 en rentrant dans son garni du 2, place du Tertre, il fut transporté à l’hôpital Lariboisière où il mourut deux jours plus tard.

Deux cents personnes, d’après la police, accompagnèrent son cercueil jusqu’à la gare d’Austerlitz. Il fut inhumé le 1er juillet à Meung-sur-Loire (Loiret) où un musée perpétue son souvenir.

On retrouve dans ses chansons quelques-uns des thèmes favoris des anarchistes : contre la religion, contre l’électoralisme, contre l’armée, contre les propriétaires.

Du Christ en bois, ces quelques vers :

« Mais, toué qu’les curés ont planté
Et qui trôn’ cheu les gens d’justice,
T’es ren ! ..., qu’un mann’ quin au sarvice
Des rich’s qui t’mett’nt au coin d’leu’s biens
Pour fair’ peur aux moignieaux du ch’min
Que j’soumm’s... Et, pour ça, qu’la bis’ grande
T’foute à bas... Christ ed’ contrebande,
Christ ed’l’Eglis ! Christ ed’ la Loué,
Qu’as tout, d’partout, qu’as tout en boués ! »

Un couplet moqueur sur Les Électeurs :

« C’est un tel qu’est élu !... Les électeurs vont bouére
D’aucuns coumme à la nec’, d’aut’s coumme à l’entarr’ment,
Et l’souér el’ Peup’ souv’rain s’en r’tourne en brancillant...
Y a du vent ! Y a du vent qui fait tomber les pouéres ! »

Une tirade antipatriote et antimilitariste, dans Les Conscrits :

« Pourquoué soldats ? I’s en sav’nt ren,
l’s s’ront soldats pour la défense
D’la Patri’ ! — Quoué qu’c’est ? — C’est la France...
La Patri’ !... C’est tuer des Prussiens !...
La Patri’ ! quoué ! c’est la Patri’ !
Et c’est eun’ chous’ qui s’discut’ pas !
Faut des soldats ! ... - Et c’est pour ça
Qu’à c’souér, su’ l’lit d’foin des prairies,
Aux pauv’s fumell’s i’s f’ront des p’tits,
(Des p’tits qui s’ront des gàs, peut-être ?)
A seul’ fin d’pas vouer disparaître
La rac’ des brut’s et des conscrits. »

Enfin, dans La Guerre sociale du 12 avril 1911, sur l’air de La Sérénade du pavé, il composa La Sérénade à M. Vautour, dédiée à l’Union syndicale des locataires de Georges Cochon :

« Si nous chantons sous ta fenêtre
A pleines gueules : « ça ira !
A la lanterne il faut les mettre
Les Proprios on les pendra ! »
C’est pour te donner une idée
De l’affreux terme qu’un beau jour
Aux mains d’une foule excédée
Tu devras payer à ton tour !... »


Quelques jours après sa mort, Victor Méric adressa un adieu à Gaston Couté : « Ce petit gars maigriot, aux regards de flamme, aux lèvres pincées, était un grand poète. Il allait chantant les gueux des villes et des champs, dans son jargon savoureux, avec son inimitable accent du terroir. Il flagellait les tartuferies, magnifiait les misères, pleurait sur les réprouvés et sonnait le tocsin des révoltes. Un grand poète, vous dit-on. »

Pierre Mac Orlan avait également prophétisé à son propos : « Gaston Couté est un poète paysan dont le renom grandira tout d’un coup un jour quelconque de l’avenir. »

Dans l’Entre-deux-guerres, ses chansons furent régulièrement interprétées dans les galas et sorties libertaires et notamment par Colladant, Clovys* et Maurice Hallé* du groupe La Muse rouge.

En 1931, Eugène Rey édita une compilation de ses œuvres sous le titre La Chanson d’un gas qu’a mal tourné.

A la Libération fut fondée la société Les Amis de Gaston Couté, qui publia un bulletin trimestriel et fut à l’origine de l’inauguration à Beaugency, le 12 juin 1949, d’une statue réalisée par Edmond Morignot.

Après Mai 68, et à l’initiative notamment de association Le Vent du ch’min, qui publia ses œuvres complètes, Gaston Couté fut redécouvert par de nombreux artistes. Parmi ceux qui l’ont interprété, il faut citer notamment Jacques Florencie, Bernard Meulien, Marc Robine, Gérard Pierron, Vania Adrien Sens, le groupe Le P’tit Crème et Claude Féron.

Sur :
https://maitron.fr/spip.php?article153878, notice COUTÉ Gaston [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice complétée par Rolf Dupuy et Guillaume Davranche, version mise en ligne le 4 avril 2014, dernière modification le 27 août 2017.

ŒUVRE : Gaston Couté est l’auteur de plus de 250 chansons. Plusieurs anthologies de ses œuvres ont été publiées dont : Roger Seignot et Simonomis, Gaston Couté : de la terre aux pavés, Dossiers d’Aquitaine, 1985, et Les Mangeux de terre, Ed. Christian Pirot, 2002 (présenté par Gaston Coutant et Gérard Pierron).

SOURCES : Les Hommes du jour, 8 juillet 1911 — Victor Méric, Coulisses et tréteaux, Paris, 1931, pp. 28-45. — P.V. Berthier « Gaston Couté, la vérité et la légende », Cahiers de contre courant, mars 1958 — L. Lanoizelée, Gaston Couté, Paris, 1960, 144 p. — Pensée et Action, septembre 1962 (étude de R. Monclin). — Contre-courant n° 140, 25 septembre 1966 — René Ringeas et Gaston Coutant, Gaston Couté, l’enfant perdu de la révolte, Ed. du Vieux Saint-Ouen, 1966 — Henri Poulaille « Gaston Couté », Bulletin du centre ouvrier France Interlingua, 1967 — Lucien Seroux, « Gaston Couté, la grève, l’action directe et les “chansons de la semaine” de La Guerre sociale », Agone n°33, 2005.

CANTIQUE PAÏEN

Je suis parti sans savoir où
Comme une graine qu'un vent fou
Enlève et transporte :
A la ville où je suis allé
J'ai langui comme un brin de blé
Dans la friche morte

Notre Dame des Sillons!
Ma bonne Sainte Vierge, à moi !
Dont les anges sont les grillons
O Terre! Je reviens vers toi !

J'ai dit bonjour à bien des gens
Mais ces hommes étaient méchants
Comme moi sans doute.
L'amour m'a fait saigner un jour
Et puis j'ai fait saigner l'Amour
Au long de ma route.

Je suis descendu bien souvent
Jusqu'au cabaret où l'on vend
L'ivresse trop brève;
J'ai fixé le ciel étoilé
Mais le ciel, hélas! m'a semblé
Trop haut pour mon rêve.

Las de chercher là-haut, là-bas
Tout ce que je n'y trouve pas
Je reviens vers celle
Dont le sang coule dans mon sang
Et dont le grand coeur caressant
Aujourd'hui m'appelle.

Au doux terroir où je suis né
Je reviens pour me prosterner
Devant les miracles
De celle dont les champs sans fin
De notre pain de notre vin
Sont les tabernacles.

Je reviens parmi les guérets
Pour gonfler de son souffle frais
Ma poitrine infâme,
Et pour sentir, au seuil du soir,
Son âme, comme un reposoir
S'offrir à mon âme.

Je reviens, ayant rejeté
Mes noirs tourments de révolté
Mes haines de Jacques,
Pour que sa Grâce arrive en moi
Comme le dieu que l'on reçoit
Quand on fait ses Pâques.

 

SUR LE PRESSOIR

Sous les étoiles de septembre
Notre cour a l'air d'une chambre
Et le pressoir d'un lit ancien ;
Grisé par l'odeur des vendanges
Je suis pris d'un désir étrange
Né du souvenir des païens.

Couchons ce soir
Tous les deux, sur le pressoir !
Dis, faisons cette folie ?...
Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir,
Margot, Margot, ma jolie !

Parmi les grappes qui s'étalent
Comme une jonchée de pétales,
O ma bacchante ! roulons-nous-
J'aurai l'étreinte rude et franche
Et les tressauts de ta chair blanche
Écraseront les raisins doux.

Sous les baisers et les morsures,
Nos bouches et les grappes mûres
Mêleront leur sang généreux ;
Et je vin nouveau de l'Automne
Ruissellera jusqu'en la tonne,
D'autant plus qu'on s'aimera mieux !

Au petit jour, dans la cour close,
Nous boirons la part de vin rose
Oeuvrée de nuit par notre amour ;
Et, dans ce cas, tu peux m'en croire,
Nous aurons pleine tonne à boire
Lorsque viendra le petit jour !

LES PIES

Je suis un gâs du tour de France
Qui chemine depuis huit jours
Pour retourner au bourg d'enfance
Où nichent ses amours.
J'ai le coeur gai comme un pinson
En suivant le bord de la Loire,
Mais soudain, malgré ma chanson,
Voilà que j'ai des idées noires.

A main gauche, vers les semeurs,
J'ai vu s'envoler des pies :
(A main gauche, c'est du malheur !)
Et je songeais à ma mie !

Que se passe-t-il de si grave
A la maison vieille où fleurit
La giroflée dessus la cave
Et jusque dans le puits ?...
Je vois des gens noirs sur le seuil,
Quatre chandelles allumées,
Et, sur le bois blanc d'un cercueil,
Les fleurs en croix des giroflées !

Qu'arrive-t-il de si terrible ?...
Je vois ma belle allant au puits,
Tous les soirs, quand le voisin crible
L'orge pour l'écurie...
Et cette gueuse, chaque fois,
Lui jette un brin de giroflée :
Il n'en restera plus pour moi,
Pour fleurir mon jour d'arrivée.

Ah ! que ces choses sont affreuses !
Mais, dis-moi que ça n'est pas vrai
Et que les pies sont des menteuses
O semeur des guérets?...
- Ne zyeute pas de tous côtés,
Passe, passe, le gâs qui passe !
Laisse venir les destinées
Et regarde la vie en face...

A main gauche, vers les semeurs,
J'ai vu s'envoler des pies.
(A main gauche, c'est du malheur !)
Et je songeais à ma mie !

GASTON COUTÉ
Il y a 100 ans, et quelques années, “les « chansons de la semaine » de Gaston Couté, publiées dans “la guerre sociale”, faisaient le tour du Paris ouvrier et révolutionnaire. On les répétait à l’atelier, dans la rue, les soirs de meeting houleux… Ce n’était plus le patois du paysan de la Beauce. C’était le jargon pittoresque de Gavroche. Tout à tour gouailleur, acerbe, plaintif, mélancolique, enjoué, révolté, il incarnait la chanson française, directe, malicieuse, pétillante et, parfois, meurtrière..”

Ce portrait a été écrit par Victor Meric (1876-1933), un journaliste et militant, ami de Gaston Couté (1880-1911). Il s’agit du portrait d’un homme, mais aussi du portrait d’un quartier, Montmartre, aux alentours de 1900, et d’un milieux d’artistes et de militants bohèmes de la “Guerre sociale”. Vous pouvez croiser Victor Méric sur d’autres pages de ce site, ici ou là. Gaston Couté a été redécouvert dans les années 70 (voir l’analyse historique sur Persée) , et de nombreux militants l’appréciaient, voire s’en inspiraient, comme le montre ce texte d’André Calvès.

Gaston Couté, poète du peuple

 Extrait de  Coulisses et tréteaux : à travers la jungle politique et littéraire, 1931, de Victor Méric

Ce pauvre Gaston Couté ! Est-ce que vraiment, on l’aurait oublié, comme me l’assurait, il y a quelques jours, un de ses plus vieux admirateurs ? Est-ce que son nom a perdu toute signification pour les générations présentes, pour les générations qui ont poussé  après la guerre ?

C’est bien possible. Le temps coule. Le flot sur le flot se replie. Et tel qui fut Couté n’était, d’ailleurs, qu’un poète — une sorte de moineau, des champs échoué à Paris. Il chantait pour son plaisir. Il chantait la peine immense des pauvres bougres ballottés, comme des galets, dans l’océan des amertumes et des souffrances. Il sifflait aussi, au nez des puissants, des heureux, à la barbe des préjugés, célèbre, acclamé, populaire, adulé, n’est plus que cendres dans le foyer éteint de l’humaine mémoire.

Et que voulez-vous qu’il demeure d’un oiseau qui ne sait que chanter ? Le souvenir qui va s’abolissant. C’est comme pour le journaliste qui, durant toute une existence de labeur, sème à tort et à travers le plus précieux de lui-même, prodigue sa verve et, forçat de l’écritoire, noircit du papier… Si vous comptez que quelque chose reste de vous, hâtez-vous de pondre quelque gros volume fastidieux. Ça, c’est du confortable et la postérité vous le revaudra.                                           ‘

Je voudrais vous parler de Gaston Couté. Vous en parler avec la ferveur attendrie d’un homme qui fut un de ses plus intimes compagnons de bohème, d’idée, de combat, — parfois de misère. Je suis sûr que vous l’aimerez. On ne pouvait point ne pas l’aimer. Il y a encore, à travers les cabarets chantants de la capitale, de vieux chansonniers — j’en appelle à vous, Martini, Tosini, Aimée Morin — qui seront à la fois joyeux et émus de pouvoir révoquer, un soir, en lisant ces lignes hâtives.

Qu’était Gaston Couté ? Un petit paysan de la Beauce qui, un beau matin, harcelé par le démon de la poésie, prit le train pour Paris.
Il débarqua dans la capitale, très jeune, « riche de ses seuls yeux tranquilles ». C’était l’époque où, dans les cabarets montmartrois triomphait Jehan Rictus, le poète épique de la Misère moderne. Lui venait de Meung-sur-Loire, petite ville-accroupie sur les bords du fleuve où, jadis, François Villon, ancêtre de Couté, fut interné par ordre du sauvage évêque Thibaud ; où le Roman de la Rose prit son essor !… Et, de cette bourgade paisible, archaïque, toute vibrante encore d’ineffaçables remembrances, le poète sautait brusquement dans le charivari assourdissant de Montmartre.Son enfance s’était écoulée sur la terre, face à la terre. Il était de la glèbe et l’âme fruste du cul-terreux (celui d’avant-guerre) ne recelait, pour lui, aucun secret. Ces paysans, d’ailleurs, il devait les magnifier et les flageller, les associant aux vastes horizons que bornent, dans le lointain, les collines fleurant la lavande. Le ciel de la Beauce était dans son âme pure, et le souffle qui passe sur les vastes plaines dilatait ses poumons, — le souffle de la liberté, quelquefois, souvent même, le vent des révoltes !

Montmartre n’était point, cependant, aux alentours de 1900, le quartier trépidant, gorgé de bruit et de lumière, où tout ce que l’univers civilisé peut vomir de métèques dorés ou crasseux vient, depuis des années, chercher son immonde pâture. Non ! La Butte et les pentes qui dévalent vers la place Pigalle, la place Blanche, la place Clichy, étaient l’asile pittoresque, le refuge de toute une nuée d’artistes, de littérateurs en herbe, de ratés, de poètes faméliques…

Montmartre et ses boîtes de nuit, c’était leur domaine. Ils y régnaient sans conteste, accueillis par les bistrots qui les fêtaient, objets de curiosité pour les provinciaux et les étrangers… Douce époque. On vivait pour rien et de rien. On ne mangeait pas toujours et l’on savait’s’en passer. On dormait, parfois, à la belle étoile. Nos cadets ne connaissent pas ces choses.

Par exemple, on buvait. On buvait même trop, car on trouve toujours à boire, je me souviens d’un établissement où l’on nous rinçait à l’œil, des soirées entières, moyennant que nous consentissions (sic) à dire des vers, ou à débiter des couplets. Et c’est précisément parce que l’on buvait trop facilement que plus d’un, parmi tant de jeunes hommes extraordinairement doués, s’est laissé enliser dans la crasse profonde et tenace de la bohème.

Mais il n’y avait alors ni «coco», ni jazz-band, ni charleston. Et le bock valait quinze centimes.

Dès ses débuts, Couté connut le succès. Ce fut rapide. Il récitait des poèmes avec l’accent savoureux du terroir. Et quels poèmes ! Il y avait, là dedans, des lamentations, des hurlements, des cris de révolte, et cela baignait dans une immense pitié, dans un amour inaltérable de la terre et des paysans. Cela s’appelait les Chansons d’un Gas qu’a mal tourné : Les Conscrits, les Gour­gandines, Le Christ en bois :

“Christ ed’l’Eglis’ !   Christ ed’ d’la loi !

Qu’a l’corps, qu’a l’cœur, qu’a tout en bois !”

Bientôt la célébrité du jeune poète franchit les limites montmartroises. On l’écouta sur la rive gauche. Puis il prit son bâton et s’en alla sur les routes de France.

On le revit dans sa ville natale où son père dirigeait un petit moulin. De loin en loin, il aimait à se retremper ainsi dans sa bonne cité silencieuse et morne, aux dentelles de pierre. Puis la paix formidable et lourde des champs le sollicitait. Il errait parmi les moissons dorées, les yeux remplis du rouge des coquelicots et du bleu des bleuets. Il revenait de là, avec de nouveaux poèmes, le regard clair, rajeuni, retapé et son rire joyeux éclatait en fanfare.

Puis, hélas ! comme tant d’autres, il se remettait à boire. Il buvait surtout en compagnie d’un vieux chansonnier qui fut son néfaste initiateur. Il devait en mourir, plus tard, après quelques années terribles de lassitude et d’écœurement.

J’allai le trouver, un soir, pour lui demander de participer à une soirée chantante; organisée à la Maison du Peuple de Paris. Cette Maison du Peuple était une triste bicoque, au fond de l’impasse Pers, qui donne dans la rue Ramev. Elle était utilisée pour les réunions publiques, les soirées théâtrales populaires et les bals.

Nous nous installâmes à une terrasse, non sans avoir commandé deux pernods bien tassés. C’était le temps où la fée verte resplendissait, en pleine gloire. J’expliquai au poète ce que je voulais de lui.

J’étais alors. « secrétaire général » (eh ! oui !) d’un «Théâtre Social  » dont je parle ailleurs. Ce théâtre, com­posé d’amateurs et de quelques professionnels dans la débine, avait pour mission de faire connaître au peuple les belles et fortes œuvres. J’ai joué, là dedans, des rôles insignifiants, où j’étais horriblement mauvais ; j’ai fait jouer des pièces dites de propagande dont j’étais l’auteur ; j’ai tenu le poste de souffleur ; j’ai monté de grandes machines en plusieurs actes. J’ai récité des vers (de moi !). Mais il m’est arrivé d’organiser de glorieuses et inoubliables soirées.

Du reste, nous avions de précieux concours. De Max, lui-même, venait parfois nous aider de ses conseils. De jeunes auteurs nous apportaient leurs manuscrits. Et c’est ainsi que nous pûmes représenter : Mais quelqu’un troubla la fête, du poète Louis Marsolleau ; La Sape, de Leneveu ; Le Portefeuille, de Mirbeau ; L’Exemple, grand drame social de Chéri Vinet, etc., etc.

L’un de ces jeunes, désireux d’être joué au Théâtre Social, s’appelait Serge Basset. Il devait, comme on sait, périr, plus tard, au front. Pour l’instant, il était l’auteur d’un drame terriblement révolutionnaire : La Grande Bouge. Il s’agissait, dans cette pièce, d’une grève de chapeliers. A un moment, on voyait des femmes grévistes, ayant massacré un patron, promener au bout d’un bâton sanglant, ses attributs les plus essentiels. Cela faisait songer à Germinal. C’était, d’ailleurs, une œuvre puissante. Nous commençâmes à distribuer les rôles et à répéter.

Mais, entre temps, Serge Basset était entré au Figaro. Il ne tenait plus du tout à voir triompher sa pièce. Il nous redemanda les exemplaires que nous possédions et les détruisit. Un exemplaire, pourtant, lui échappa; il alla échouer dans les mains d’Urbain Gohier, qui s’offrit le malin plaisir d’en publier les extraits les plus suggestifs, dans L’Aurore. Mais la représentation, interdite par l’auteur, ne put avoir lieu.

Très souvent, nous nous contentions de ce que nous appelions des « soirées familiales». Cela consistait en une conférence « éducative », des chants, des poèmes… De très brillants conférenciers passèrent à la Maison du Peuple, parmi lesquels Laurent Tailhade, Charbonnel, Clovis Hugues ; de nombreux savants, artistes, écrivains. En ce temps-là, après l’affaire Dreyfus, l’on évangélisait les masses. Les intellectuels, selon la formule d’alors, «allaient au peuple».

Dès que Couté sut de quoi il s’agissait, il accepta avec enthousiasme. Il se trouvait beaucoup plus à son aise dans ces milieux que dans les cabarets, parmi des snobs plus ou moins compréhensifs. Il tenait, d’ailleurs, certains de ses confrères en piètre estime. Il les criblait de traits. Il prétendait qu’ils n’étaient bon qu’à composer des chansons sur l’air de « ta-ra-ta-ta… ». Et, le soir venu, il disait, avec son air fatigué et ses yeux pétillant de malice paysanne :

—         Allons ! je m’en vais dans mon « taratatoire ».

Il quémandait toujours le concours des amis. Il nous suppliait de venir passer quelques instants au cabaret. Il lui fallait ça, affirmait-il, des visages amis pour lui donner du cœur et chasser le cafard.

Il connut, impasse Pers, de prodigieux succès. Il entrait de plain-pied dans la confiance populaire. Ses poèmes colorés, directs, aux images audacieuses et brutales, frappaient les imaginations, allaient au cœur des foules. Xavier Privas devait plus tard l’appeler le « Mis­tral de la Beauce ». Et il ajoutait :

—             N’est-ce pas le sourire aux lèvres et le couplet joyeux à l’esprit que ce paysan philosophe a fustigé l’hypocrisie sociale et cinglé les vices humains ?

Ah ! les poèmes de Gaston Couté ! Si j’osais vous en révéler quelques-uns !…

Tenez, écoutez la Complainte des Ramasseux d’Morts : 

Eh bien ! Est-il téméraire de crier au chef-d’œuvre ?

Mais que n’ai-je la place pour vous transcrire ici l’Idylle des Grands Gas comme il faut et des Jeunesses ben sages, Au beau Cœur de Mai, la Berceuse du Dormant, Les Mangeux d’terre, Le Gas qu’a perdu l’Esprit

Tout au long de cette œuvre vibrante, passionnée, circule la haine des préjugés et des superstitions religieuses, la haine des massacres guerriers, l’amour des misérables et des pauvres, l’amour de la terre… On comprend, quand on relit, aujourd’hui, ces poèmes et ces chansons, les ovations qui accueillaient le petit paysan, demeuré paysan, même à Montmartre. Et on comprend aussi le boycottage savant qui s’organisait autour de ce grand poète, d’ailleurs sans défense et qui cédait ses chefs- d’œuvre pour un louis.
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Où sont-ils, maintenant, ces poèmes ? Où, ces chansons éparpillées ? Il arrive, de loin en loin, que quelqu’un qui se souvient vous en confie des bribes. Mais pourquoi des mains pieuses ne les ont-elles pas recueillies ? Pourquoi a-t-on laissé criminellement se disperser tout cela ?

Un beau jour, le poète, qui jouissait, dans les cabarets de Montmartre et de la rive gauche, d’une enviable célébrité, décida de se jeter dans la politique.Oh ! pas comme tribun de réunions publiques ou comme candidat aux élections législatives. Il affichait pour ce genre de sport un mépris absolu. Il entra dans la politique tel qu’il était, en qualité de poète, les mains dans ses poches, le sourire sur les lèvres, sifflant et persiflant…

Pour tout dire, il entra comme collaborateur au journal La Guerre Sociale, dont Gustave Hervé était le rédacteur en chef, et où je signais, chaque semaine, des articles au vitriol, sous ce titre de rubrique : « Au Parterre ».

Couté, lui, sur l’invitation de Miguel Almereyda, accepta de donner hebdomadairement une chanson d’actualité. Ce qu’il put, au cours de près de deux années, dépenser de verve primesautière et vengeresse, c’est inimaginable. Ces « chansons de la semaine » faisaient le tour du Paris ouvrier et révolutionnaire. On les répétait à l’atelier, dans la rue, les soirs de meeting houleux… Ce n’était plus le patois du paysan de la Beauce. C’était le jargon pittoresque de Gavroche. Tout à tour gouailleur, acerbe, plaintif, mélancolique, enjoué, révolté, il incarnait la chanson française, directe, malicieuse, pétillante et, parfois, meurtrière..

En même temps, je l’embauchais dans un petit hebdomadaire que je venais de lancer : Une feuille terrible qui déclarait une guerre sans merci aux hommes comme aux institutions.

J’avais, comme collaborateur, Maurice Allard, qui fut longtemps député du Var et qui, au Congrès socialiste de Toulouse, colla au front du ministre Clemenceau — le Clemenceau de Narbonne et de Draveil Villeneuve — cette étiquette ineffaçable : Malfaiteur public. A côté de lui, André Morizet, aujourd’hui sénateur de la Seine. A nous trois, nous emplissions les huit pages de ce brûlot dont la couverture était illustrée par Aristide Delannoy, l’un des plus puissants satiristes du crayon de l’époque.

La Barricade eut quelques mois de glorieuse existence, puis elle dut disparaître, faute du nerf de la guerre. Durant tout le temps de sa parution, Couté y donna poésies et chansons. Ces œuvres là sont à peu près ignorées. En feuilletant la collection, je retrouve cette «Semaine rimée» à l’adresse du président Fallières, qui venait de gracier un immonde assassin militaire, condamné à la fusillade, pour ne pas obliger, disait il, nos petits soldats à se transformer en bourreaux :

Les éléphants ont souvent des furies

De nègres saouls ; on les voit mettre à sac

Plantations et factoreries, Foulant le corps sanglant de leur cornac.

Et puis, après tout un carnage infâme,  Ils vont avec leur trompe, à petits jets

Arroser les fleurs de la dame Qui vient d’Europe et lit du Paul Bourget.

Chacun de ces petits poèmes était un régal. Couté signait du pseudonyme : Le Subeziot, ce qui, dans sa langue natale, signifiait : « Le Siffleur »

Et tenez, laissez-moi vous citer encore (j’abuse peut- être) une de ses meilleures productions improvisées au hasard de l’actualité. Mais, d’abord, il faut que je vous conte la genèse. Voici. On venait d’arrêter et de condamner à mort un ouvrier du nom de Liabeuf, coupable de s’être livré à une tentative d’assassinat sur des agents des mœurs. Le malheureux, quelques mois avant de commettre cet acte, s’était vu condamner injustement pour « vagabondage spécial ». C’était un honnête homme. Jusque sur les marches de l’échafaud, il protesta, criant : « Je ne suis pas un souteneur ! »

Cette affaire fit grand bruit. Gustave Hervé avait pris la défense du malheureux, ce qui lui valut quelques années supplémentaires de prison. Et le matin de l’exé­cution, il y eut, autour de la Santé, une formidable manifestation qui dégénéra en bataille rangée contre la police.

Or, le président Fallières, obéissant au préfet de police, Lépine, avait refusé la grâce du L'assiette au beurre - L'argent par François Kupkacondamné, en dépit des interventions de tout ce que le monde intellectuel comptait d’esprits libres et généreux. Liabeuf fut décapité. C’est alors que Couté donna, pour La Barricade, ce poème intitulé : Loupillon 1910, que je recopie ici :

Puisque, cet an-ci, les coteaux Ont reçu dans leurs verts manteaux Les dons coutumiers des comètes, Bonnes gens, réjouissez vous En songeant au prochain vin doux : Les vignes promettent…

Triste Armand, pour te reposer Du travail que tu viens d oser Et pour en fuir les conséquences, Va te terrer dans un sillon De tes vignes du Loupillon; Pendant les vacances :

Là-bas, — car, tout de même, il faut Après ces matins d’échafaud Une atmosphère qui vous change, — Tu voudras peut-être goûter L’adorable sérénité Des soirs de vendange ?

Mais le vin, coulant en ces soirs, Au pied des honnêtes pressoirs,  Aura la couleur de ton crime ; Et tes yeux se refermeront, Bourreau qui joue au vigneron, Sur quel rouge abîme ?

Quant à ce vin, jus de raisin Cueilli par tes mains d’assassin, Pas de danger que nul n’y touche ! Si l’on osait en boire un coup, Il pourrait vous laisser un gout De sang dans la bouche !

Voilà ton Loupillon foutu ; Car, si tous chantaient sa vertu Après les vendanges dernières, Cette fois-ci — par ton nombril !… Tu n’en vendrais pas un baril, Non ! Moussu Fallières !

Mais pour qu’il ne soit pas perdu, Bois-le donc, à la faveur du Premier gala qui vous rassemble, Avec Alphonse et Nicolas, Car vous êtes bien faits, hélas ! Pour trinquer ensemble…

C’était sévère. C’était dur pour ce pauvre homme pusillanime qu’était Armand Fallières. Mais, en ces heures-là (juillet 1910) nous ne respections pas grand’- chose et nous ne reculions devant aucune exagération.

Pendant tout le temps que dura la collaboration de Couté à La Guerre Sociale et à La Barricade nous-nous quittâmes peu, lui et moi. Parfois je grimpais jusqu’à la rue des Saules, à Montmartre, où je trouvais le poète dans cette salle basse et enfumée du Lapin Agile dont Francis Carco — qui n’était pas encore de ses habitués — a parlé abondamment dans ses souvenirs de bohème.

On y rencontrait, à côté de Couté, des jeunes gens qui devaient acquérir, plus tard, la célébrité. Roland Dorgelès y fréquentait ; il y montait même le fameux bateau du peintre Boronali. Mais, parmi les plus assidus, se trouvaient Pierre Mac Orlan, Max Jacob, le dessinateur Depaquit, futur maire de Montmartre, le peintre Vaillant, le caricaturiste H.-P. Gassier, qui débutait. Et tant d’autres ! Le bon Fred, patron du lieu, y roucoulait la romance en pinçant sa guitare, et écoulait sa bibine.

Ah ! ces années perdues de notre belle jeunesse ! On sortait de là, très tard, dans la nuit, et pas toujours bien solides, le cerveau plein de fumée, et l’on poursuivait d’orageuses discussions dans la rue. Mac Orlan rêvait de rivages lointains et de paysages inédits. Quant à Max Jacob… euh !… s’il pensait au bénitier, ce n’était sûrement pas à cause de l’eau.

D’autres fois, Couté, accompagné de son fidèle Depaquit, descendait jusqu’au Quartier Latin. Il savait me dénicher, au fond de la salle empuantie de la Chope de la Harpe. Là se réunissaient des hommes venus un peu de tous les coins qui, en absorbant des demis, discutaillaient avec véhémence.

Jusqu’à deux heures tapant , les demis de bière s’accumulaient, les soucoupes s’entassaient, constructions fragiles, hâtives et instables, telle la société future sortie de nos cerveaux ainsi que la déesse de la tête de Jupiter.

Mais il faudrait un chapitre spécial pour ressusciter ces soirées mouvementées (1).

La Chope de la Harpe close, Couté, Depaquit et quelques autres traversaient les ponts. Les Halles, avec leurs boites de nuit, nous faisaient signe impérativement. Nous allions «finir» au «Baratte » (aujourd’hui disparu) ou au Grand Comptoir, parmi une aimable société de souteneurs malchanceux, de filles sans clientèle et de noceurs de bas étage. Nous étions, d’ailleurs, très considérés dans ces boîtes, parce que journalistes et « artistes ».

Et puis, Jules Depaquit, vers les quatre heures du    matin, exécutait sa fameuse « danse du parapluie » au milieu des applaudissements enthousiastes. Cela se terminait généralement à sept heures du matin et, dans le petit jour blême d’hiver, les gentilshommes de lettres, légèrement titubants, s’orientaient tant bien que mal parmi les entassements fantastiquement multicolores des carottes sanguinolentes, des pommes de terre grisâtres comme un programme de candidat au Conseil d’arrondissement, des navets blêmes et des choux glorieux que Rimbaud a oubliés dans son sonnet des voyelles.
Paix des pâtis semés d’animaux. Paix des rides                            Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux.

Car la virilité symbolique de ces légumes reposants était comme une caresse et, d’ailleurs, les feuilles éparses sur le pavé, par une association d’idées un peu confuses, nous rappelaient les corvées de l’écritoire. Feuilles de choux. Feuilles publiques !

Gaston Couté, après une dernière poignée de mains, remontait vers les hauteurs montmartroises, d’un pas rapide, suivi de Jules Depaquit, geignant et soufflant. Moi, je redescendais vers la Cité, quelquefois en compagnie d’un homme qui n’appartenait point à notre clan mais nous tenait tête, demi en mains, Henry de Bruchard, le dernier des mousquetaires. C’était un gros garçon bruyant, au rire sonore, ancien dreyfusard passé aux Camelots du Roi. Il buvait ferme et vous regardait droit dans les yeux. Un camarade comme on n’en trouve plus.

Le petit poète beauceron était déjà atteint du mal qui devait le terrasser. Il toussait effroyablement. La bohème en a tué plus d’un qui étaient beaucoup plus résistants. La bohème est une maîtresse impitoyable — la Mégère nue — et malheur à qui ne sait se soustraire à son étreinte.

Il toussait, ai-je dit. Mais il persistait à passer les nuits en beuveries et en discussions. Que voulez-vous ? L’entraînement… Et puis, comment se résigner, le soir venu, à rentrer dans la chambre vide et morne où l’on ne rencontre même pas la femelle acariâtre qui vous gratifie d’une scène… On va là où sont les compagnons de misère morale et sentimentale, à la brasserie — ce salon des pauvres, a dit quelqu’un.

Je revois ce pauvre Couté, certain soir, dans une boîte des Halles. Nous étions alors en pleine grève des cheminots. La Guerre Sociale menait la danse. Le sabotage sévissait, et sur tous les réseaux, on coupait les fils de fer du télégraphe. Tous les rédacteurs du journal étaient emprisonnés ou en fuite. J’étais demeuré seul, assurant la confection et la publication du canard qui paraissait, sur une seule feuille, quotidiennement. Et je me méfiais. Je m’attendais, chaque matin, à l’arrestation. Je couchais à droite et à gauche, changeant de domicile tous les jours. Mais, surtout, je passais les nuits dehors.

Or, ce soir-là, j’étais éreinté, fourbu, anéanti. Trois jours sans sommeil ! Couté fidèlement m’escortait, ne voulant pas me lâcher. Et nous étions quelque peu assoupis devant notre table, cependant que, derrière nous,, un sympathique personnage, outrageusement moustachu, jetait l’anathème sur les « bourgeois », ces cochons, de « borgeois ». Soudain, le poète, qui paraissait sommeiller, ouvrit un œil et, tel le mousquetaire de Cyrano auv deuxième acte, se mit a renifler fortement.

—  Ça sent, dit-il… ça sent…
—  Qu’est-ce que ça sent ? demandais-je.
—  Ça sent la Tour Pointue.
Du coup, le type ennemi des « borgeois » se tut. Il appela le garçon, régla, et, discrètement, fila.

Souvent, très souvent, nous réclamions du papier et une plume et nous nous mettions à la besogne. Couté composait sa chanson de la semaine. Moi, je pondais un article. De temps en temps, le poète levait la tête.

—  Tu n’as pas une rime à Sardanapale ?
—   Si… Pilule Pink pour personne pâle… .
—   Zut !
Il se grattait le sinciput et se remettait à chasser la rime. Moi-même, il m’arrivait de taquiner la muse. Une nuit j’accouchai d’une parodie de Hugo — le Hugo des Châtiments — concernant le président Fallières que nous considérions comme l’assassin de Liabœuf. Harmodius écoutait les voix qui le poussaient au meurtre. Et la conscience lui déclarait, pour finir : Tu peux saigner ce bœuf avec sérénité. Le bœuf, naturellement, c’était le locataire de l’Elysée.

Tous ces jeux devaient mal tourner pour le poète. Un matin, vers les six heures, il nous déclara :

—  Je suis éreinté.

On le mit dans un taxi. On donna son adresse au chauffeur. Puis je rentrai chez moi, rue Guénégaud, en face l’hôtel de la Monnaie, dans une chambre dix-septième siècle, aux fenêtres immenses surplombant une cour profonde et étroite comme un puits. Je m’endormis d’un sommeil de brute. Je dormis jusqu’à trois heures de l’après-midi.

Dans la soirée, je me rendis au journal. Comme j’arrivais, quelqu’un me dit :

—  Tu ne sais pas la nouvelle ?
—  Quelle nouvelle ?
—  Gaston Couté est à l’hôpital.
Pauvre Couté, cher compagnon, vieil ami ! Nous avions bavardé toute la nuit. Tu m’avais confié tes rancœurs de révolté, de « réfractaire » impénitent. Tu repoussais le collier vers lequel aspirent tant de bêtes domestiquées. Tu vivais en marge, farouchement libre, économisant tes amitiés, ne te donnant qu’en toute connaissance de cause, fermé à quiconque ne vibrait pas avec toi. Cela se paye. Tu buvais. Nous buvions tous. On boit bêtement, parce qu’on n’a pas autre chose à faire et que cala vous réchauffe l’esprit. Et parce qu’on oublie, à plusieurs. Mais la bohème est terrible. On la nargue. Elle se venge.

C’est ainsi que les choses se passent. On quitte un ami, on le jette dans une voiture, on lui crie : à demain ! Et le soir, tout est dit. Le Néant Ta repris.

Il y a, pourtant, des compagnons qui se souviennent.

Ce petit gas, maigriot, aux regards de flamme, aux lèvres pincées, était un grand poète. Il allait chantant, les gueux des villes et des champs, dans son jargon savoureux, avec son inimitable accent du terroir. Il flagellait les tartuferies, magnifiait les misères, pleurait sur les réprouvés et sonnait le tocsin des révoltes. Un grand poète, vous dit-on. Comment se fait-il qu’il ne demeure rien de son œuvre que des chansons éparses, des couplets qu’on fredonne ? Ah ! c’est bien simple. Le pauvre petit poète cédait ses productions, au fur et à mesure, pour quelques sous. Et il n’en entendait plus parler.

Il s’est trouvé, un éditeur cependant, Ondet, pour promettre d’éditer en volume les œuvres de Couté. Elles devaient paraître, voici des années déjà, et nous les attendions avec impatience. Puis le poète a disparu. La guerre a sauté sur nous comme un animal malfaisant. Et plus rien. On a enseveli dans l’oubli le « gas qu’a mal tourné».

Victor Méric (1931)
Sur : https://chsprod.hypotheses.org/gaston-coute 

LE CHAMP DE NAVIOTS

L'matin, quand qu'j'ai cassé la croûte,
J'pouill' ma blous', j'prends moun hottezieau
Et mon bezouet, et pis, en route !
J'm'en vas, coumme un pauv' sautezieau,
En traînant ma vieill' patt' qui r'chigne
A forc' d'aller par monts, par vieaux,
J'm'en vas piocher mon quarquier d'vigne
Qu'est à couté du champ d'naviots !

Et là-bas, tandis que j'm'esquinte
A racler l'harbe autour des " sâs "
Que j'su', que j'souff', que j'geins, que j'quinte
Pour gangner l'bout d'pain que j'n'ai pas...
J'vois passer souvent dans la s'maine
Des tas d'gens qui braill'nt coumm' des vieaux ;
C'est un pauv' bougr' que l'on emmène
Pour l'entarrer dans l'champ d'naviots.

J'en ai-t-y vu d'pis l'temps que j'pioche !
J'en ai-t-y vu d'ces entarr'ments :
J'ai vu passer c'ti du p'tit mioche
Et c'ti du vieux d'quater'vingts ans ;
J'ai vu passer c'ti d'la pauv'fille
Et c'ti des poqu's aux bourgeoisieaux,
Et c'ti des ceux d'tout' ma famille
Qui dorm'nt à c'tt' heur' dans l'champ d'naviots !

Et tertous, l'pésan coumme el'riche,
El'rich' tout coumme el'pauv' pésan,
On les a mis à plat sous l'friche ;
C'est pus qu'du feumier à pesent,
Du bon feumier qu'engraiss' ma tarre
Et rend meilleurs les vins nouvieaux :
V'là c'que c'est qu'd'êt' propriétare
D'eun'vigne en cont' el'champ d'naviots !

Après tout, faut pas tant que j'blague,
ça m'arriv'ra itou, tout ça :
La vi', c'est eun âbr' qu'on élague...
Et j's'rai la branch' qu'la Mort coup'ra.
J'pass'rai un bieau souèr calme et digne,
Tandis qu'chant'ront les p'tits moignaux...
Et quand qu'on m'trouv'ra dans ma vigne,
On m'emport'ra dans l'champ d'naviots !

Besouet ou Bezouet = Houe large, à manche recourbé, dont se servait le vigneron pour piocher sa vigne.
Bourgeoisieau = Habitant aisé du bourg.
Cont'ou à couté = A côté de.
Hotteziau = Petite hotte en osier qui servait surtout à transporter les petits outils
Poques = Filles.
Pouiller = Se vêtir, enfiler un vêtement.
Quarquier = Pour quartier, mesure agraire ancienne.
Sâs = Les ceps de vigne.
Sautezieau = Masculin de sauterelle.

COMPLAINTE DES TROIS ROSES

Ah ! quand j'avais vingt ans sounnés,
Ah ! quand j'avais vingt ans sounnés,
Margot s'en allait vouér ses boeufs
Avec eun' ros' roug' dans les ch'veux.
A' m' l'a dounné.
Viv'nt les fill's dont j' suis l'amoureux !
J'ai eun' rose, et j'en aurai deux !

Paf ! quand qu' j'étais cor' ben rablé,
Paf ! quand qu' j'étais cor' ben rablé,
J'ai vu la garce au pér' Françoué's
Qu'avait eun' ros' blanch' dans les doué'ts
Et j'y a' volée !
Viv'nt les fill's qui s' fleuriss'nt pour moué !
J'ai deux ros's, et j'en aurai troués !

Bah ! quand j'sés dev'nu ben renté,
Bah ! quand j'sés dev'nu ben renté,
Catin est v'nu m' chatouiller l' nez
Avec eun' rose au coeur fané !
Et j' la ach'tée !
Viv'nt les fill's qui vend'nt ces ros's-là !
J'ai troués ros's, mais j'en veux pus qu'ça.

Las ! me v'là vieux, me v'là ruiné,
Las ! me v'là vieux, me v'là ruiné,
Y a pus d' ros's roug's à l'âge que j'ai.
Des blanches ? Foli ! Faut pus songer
Mém' aux fanées.
Viv'nt les fill's qui m'aimeront pus !
Moué, j'ai troués ros's et j'meurs dessus.

LES ABSINTHES

Attends-moi ce soir, m'as-tu dit, maîtresse ;
Et, tout à l'espoir d'avoir ta caresse,
Je me suis assis au banc d'un café ;
Mes yeux inquiets vont de la terrasse
Au clair va-et-vient des femmes qui passent,
Croyant chaque fois te voir arriver.

Tout en t'attendant j'ai pris une absinthe.
L'heure où tu devais venir, l'heure tinte
Tu n'es pas là. Mon verre est vide. Une autre absinthe !

L'eau tombe en mon verre à très lentes gouttes
Et mon cœur où tel vient tomber le doute
Pose des questions tout seul et tout bas ;
Gardant comme un leurre un brin d'espérance
Tandis que le soir s'engrisaille, il pense
Au deuil de ma nuit si tu ne viens pas.

Tout en t'attendant, j'ai pris deux absinthes.
Ton heure est passée, une autre tinte
Et rien encor ! Mon verre est vide... Une autre absinthe !

Non, décidément ! Assez de t'attendre !
Tu ne viendras pas, car je crois comprendre
Ce que je saurai peut-être demain ;
En partant me voir, d'autres t'ont suivie.
Tu m'as oublié puisque c'est la vie
Et t'es arrêtée à moitié chemin.

Tout en t'attendant j'ai pris trois absinthes,
Et compté trois fois les heures qui tintent.
C'est bien fini ! Mon verre est vide. Une autre absinthe !

Je veux me saouler à rouler par terre.
Comme un vrai cochon. Quant à toi, ma chère,
Si quelque regret te ramène ici,
Et que tu me voies sous les pieds des tables,
Ne t'arrête pas et va-t'en au diable !...
J'ai le cœur trop sale en ce moment-ci.

Je ne t'attends plus et prends des absinthes
Sans me soucier des heures qui tintent...
Holà ! garçon ! Mon verre est vide !... Une autre absinthe !

LE FONDEUR DE CANONS

Je suis un pauvre travailleur
Pas plus méchant que tous les autres,
Et je suis peut-être meilleur
O patrons ! que beaucoup des vôtres ;
Mais c'est mon métier qui veut ça,
Et ce n'est pas ma faute, en somme,
Si j'use chaque jour mes bras
A préparer la mort des hommes...

Pour gagner mon pain
Je fonds des canons qui tueront demain
Si la guerre arrive.
Que voulez-vous, faut ben qu'on vive !

Je fais des outils de trépas
Et des instruments à blessures
Comme un tisserand fait des draps
Et le cordonnier des chaussures,
En fredonnant une chanson
Où l'on aime toujours sa blonde ;
Mieux vaut ça qu'être un vagabond
Qui tend la main à tout le monde.

Et puis je suis aussi de ceux
Qui partiront pour les frontières
Lorsque rougira dans les cieux
L'aurore des prochaines guerres ;
Là-bas, aux canons ennemis
Qui seront les vôtres, mes frères !
Il faudra que j'expose aussi
Ma poitrine d'homme et de père.

Ne va pas me maudire, ô toi
Qui dormiras, un jour, peut-être,
Ton dernier somme auprès de moi
Dans la plaine où les boeufs vont paître !
Vous dont les petits grandiront
Ne me maudissez pas, ô mères !
Moi je ne fais que des canons,
Ça n'est pas moi qui les fais faire !

 

GASTON COUTÉ, POÈTE BEAUCERON ET LA RÉVOLTE DES VIGNERONS MARNAIS EN 1911

Gaston Couté, “ poète beauceron ”, et la révolte des vignerons marnais en 1911

par Christian Lassalle

“ V’là les pésans qu’ont fait vendanges !

V’là les perssoués qui pissent leu’ jus ;

On travaille aux portes des granges

A rassarrer l’ vin dans les fûts.

 L’ vin ! Ça met des moignieaux qui chantent

Dans les coeurs et dans les servieaux,

Mais moué qui n’ fait qu’ de bouér de l’eau

J’ me sens dans les boyeaux du vente

Comm’ des gernouill’s qui font coin-coin…

J’ vourai ben m’ foute eun’ saoulé de vin ”

(Gaston Couté – Après Vendanges)

… C’est avec ces mots et dans cette curieuse langue que Gaston Couté s’adresse au public des cabarets parisiens de la Belle Epoque.

Gaston Couté naît en 1880 à Beaugency, grandit au moulin de Clan à Meung-sur-Loire, près d’Orléans. A l’âge de 18 ans, attiré par l’écriture, il décide de monter à Paris pour vivre de sa plume. Il y interprétera ses propres textes sur scène et son premier cachet sera un café-crème ! Il connaîtra ensuite un certain succès avant de sombrer dans la misère.

Pour tenter de le définir, on utilise fréquemment les termes de “ poète beauceron ” ou de “ poète paysan ” … Il est en effet le chantre des gens de la terre, mais surtout des gens de la misère. Dans son œuvre, il dénoncera les injustices, sera le défenseur des petits contre les gros, sans jamais céder à la résignation ou au larmoiement. Chez Couté, on ne pleurniche pas, on serre les poings !

Dans de nombreux poèmes, Il a recours à ce “ patois de la Beauce ”, qu’il utilise comme une arme contre le “ français normé ”, comme s’il s’agissait de lutter contre l’ordre établi.  Pour ne pas limiter son auditoire aux gens du cru et être aussi compris à Montmartre par son public parisien, il saura ne jamais abuser de son patois, saura toujours ne pas dépasser la limite entre le dialecte et la langue imagée…

A la fin de sa vie, Gaston Couté, déjà écrivain engagé, devient “ écrivain  militant ” en entrant à la Guerre Sociale, hebdomadaire antimilitariste. En juin 1910, il rejoint l’équipe de la Guerre Sociale, dont le principal animateur est Gustave Hervé, ancien professeur d’histoire devenu journaliste avec l’affaire Dreyfus. La mission de Couté est de commenter l’actualité par des chansons, dont les musiques sont des airs connus, afin qu’elles puissent être apprises et chantées par les militants, à l’atelier ou dans la rue.

On a coutume de dire que, dans l’œuvre de Gaston Couté, ces chansons d’actualité ont une valeur moindre, c’est vrai qu’elles ont été écrites la plupart du temps dans l’urgence et pour répondre à des événements précis d’actualité. Le poète, devenu militant, négligera peut-être la forme pour l’efficacité.

Les sujets que Couté va aborder dans ses interventions hebdomadaires seront le plus souvent dirigés contre le monde politique et il sera un peu moins le “ paysan  Couté ”… Au cours de ces années 1910-1911, il ne parlera du monde paysan qu’à quatre reprises, seulement dans quatre “ chansons ”, et cette actualité ne sera ni agricole, ni beauceronne, mais viticole et champenoise : Couté évoquera la révolte des vignerons marnais de 1911…

En 1911, la révolte gronde dans le vignoble champenois, plus précisément chez les vignerons de la Marne.  En ce début de siècle, le souci premier n’est pas seulement le phylloxéra, mais aussi le prix élevé de la terre, le poids des impôts et la crainte de la mévente.

Le vigneron marnais subit en effet la loi du Négoce, qui achète le raisin des petits exploitants pour fabriquer le champagne, mais aussi négocie durement ses prix d’achat. Et certains de ces négociants préfèrent les vins venus d’ailleurs à moindre prix. Jean Nollevalle, dans “ L’Agitation dans le vignoble champenois ”, écrit que “ ces vins se précipitaient à flot, du moins dans bon nombre de maisons de commerce, arrivant du Saumurois, du Midi de la France et même d’Algérie. ” Le prix du raisin baisse et la mévente menace.

Le 21 août 1904 est créée la Fédération des syndicats viticoles de la Champagne, qui comptera 121 sections locales en 1914. Son action sera de mener la lutte contre la fraude. En réponse partielle à cette demande, le gouvernement prend un certain nombre de mesures :

– la Loi du 1er août 1905 qui permet de statuer par voie réglementaire sur “ les inscriptions et marques indiquant, soit la composition, soit l’origine des marchandises, soit les appellations générales et de crus particuliers. ”

– la Loi du 5 août 1908 qui permet de statuer par décret pour déterminer “ la délimitation des régions pouvant prétendre exclusivement aux appellations de provenance des produits, en prenant pour base les usages locaux et constants ”

– le Décret du 17 décembre 1908 qui délimite une “ Champagne viticole ”, seule autorisée à fournir le vin appelé à devenir champagne. Mais, pour anéantir véritablement la fraude, ce décret nécessite des mesures complémentaires et efficaces qui ne viennent pas, les irrégularités continuent et rien n’est fait pour calmer les esprits.

De plus, depuis près de dix ans, les récoltes sont mauvaises. La vigne est ravagée par le  phylloxéra et les insectes, le gel et les orages se chargeant du reste. Et quand certaines années sont bonnes, la surproduction frappe à sa façon et les prix tombent. Et la révolte gronde… et

– le 16 octobre 1910, la Fédération des syndicats viticoles de la Champagne organise à Épernay un meeting qui va rassembler 10 000 vignerons dans le calme.

– le 4 novembre 1910, dans plusieurs communes du vignoble, on décide la grève de l’impôt.

– le 17 janvier 1911, à Damery, le chargement d’un camion est jeté à la Marne, les caves et celliers d’un négociant fraudeur sont mis à sac tandis que le drapeau rouge flotte sur la mairie.

– le 18 janvier 1911, un incident analogue se produit à Hautvillers

– le 19 janvier 1911, le vignoble de la vallée de la Marne est en état de siège. Le 31e régiment de dragons, en garnison à Épernay, et des éléments de renfort de quatre autres régiments interdisent les accès d’Épernay et, montant la garde à la gare et chez des négociants, se répartissent entre Damery, Venteuil, Cumières, Ay et Hautvillers.

– le 20 janvier, le préfet harangue 2000 vignerons à Venteuil et leur demande de cesser leurs déprédations, s’engageant en échange à obtenir l’arrêt des transports de vins étrangers.

Pendant quinze jours les négociations continuent sur ce thème, sans incidents, entre l’autorité préfectorale, les négociants et les vignerons…

Si bien que le Parlement en votant la Loi du 10 février 1911 adopte enfin les tant attendues “ mesures complémentaires ” qui vont permettre de mener une chasse efficace à la fraude…mais qui va exclure les vignerons Aubois de cette “ Champagne délimitée ” et entraîner une seconde révolte des vignerons… de l’Aube, cette fois ! Et ce n’est qu’en Juillet 1927 que les terroirs de l’Aube seront réintégrés à la zone d’appellation contrôlée…

Les milieux anarchistes parisiens ont beaucoup parlé et écrit sur ces mouvements de révolte . L’Observateur, dans son numéro du 1er février 1911, traite essentiellement de la fraude en Champagne. Les drapeaux rouges et l’Internationale ont été parfois à l’honneur dans  ces manifestations paysannes, mais il n’a jamais été prouvé que les intentions étaient réellement révolutionnaires ou que des éléments extérieurs avaient tenté de récupérer le mouvement.

Toujours est-il que, dans la Guerre Sociale, Gaston Couté a consacré à cette révolte des vignerons marnais quatre de ses chansons d’actualité que voici :

LE BEAU GESTE DU SOUS-PREFET

 Air : ça vous fait tout d’ mëm’ quelque chose

 (Guerre Sociale du 25 au 31 janvier 1911)

 “ A Epernay, M. Nepoty, sous-préfet, a pris l’initiative de faire placarder dans les communes viticoles le discours de M. Briand ”

 Tandis que les riches fraudeurs

 Qui n’ connaiss’nt pas d’anné’s mauvaises

 Se livrent avec ardeur

 A leurs petites combinaises,

 En Champagn’ les pauvres vignerons

 D’puis les vendang’s se serr’nt la panse

 Et pourtant r’connaissons qu’ils ont

 – Dans leur malheur – un’ sacré’ chance !

 Si les braves gens d’Epernay

 N’ont plus rien dans leurs cav’s moroses

 Ils ont ‘core un bon sous-préfet

 Et ça… c’est tout d’ mêm’ quelque chose !

 Les cloch’s s’étant mis’s à clamer

 De désespoir, au sein de l’ombre,

 Et les paysans affamés

 A circuler en troupes sombres ;

 Devant ces manifestations

 De la misèr’ champenoise,

 Un’ grand’ poussé’ de compassion

 Remua son âme bourgeoise

“ Il serait tout à fait urgent

 Avec les moyens dont j’ dispose

 De fair’ quéqu’ chos’ pour ces brav’s gens.

 Y a pas, il faut fair’ quelque chose !

Se mettant en quatr’ pour tirer

 De cette détresse infinie

 Ses malheureux administrés,

 Il eut un éclair de génie :

 Moyen superbe et… radical

 Pour apaiser les ventres vides

 I’ vient d’ leur offrir le régal…

 Du dernier discours d’Aristide.

 I’ r’gar’ pas à la quantité

 Des grand’s affich’s que l’on appose !

 Quand y a vraiment nécessité

 M’sieu Nepoty fait bien les choses !

 La manne du bon sous- préfet

 Pleut sur les plus humbles campagnes…

 Ce Nepoty ! hein, quel succès !

 C’est le sauveur de la Champagne ;

 Pendant c’ temps les malheureux gas

 A qui l’on présente en pâture

 Les boniments du Renégat

 Continu’nt à s’ mettr’ la ceinture…

 Hélas ! pauvres vign’rons sans vin

 Rincez-vous l’œil avec cett’ prose.

 Mais si vous n’ voulez crever d’faim

 I’ s’ra prudent d’ trouver autr’ chose.

 

CANTIQUE A L’USAGE DES VIGNERONS CHAMPENOIS

Air : Esprit saint, descendez en nous !

 (Guerre Sociale du 1er au 7 février 1911)

“ A Vandières, des vignerons ont résolu, en raison des poursuites exercées pour la perception des impôts, de ne laisser pénétrer aucun huissier sur le territoire de la commune et de ne rentrer dans la légalité qu’après avoir reçu les satisfactions qu’ils réclament”

 Depuis l’ temps qu’ vous vous foutez d’ nous,

 C’est bien notre tour après tout,

 De nous foutre un petit peu

 – Oui messieurs –

 De nous foutre un p’tit peu de vous !

 Le percepteur passe chez nous :

 – Bonn’s gens, faut abouler vos sous !

 – Ah ! Mossieu le percepteur

 Et votr’ sœur ?

 A-t-elle autant d’ barb’ que vous ?

 Le percepteur adress’ chez nous

 Maintenant des p’tits billets doux

 De toutes les couleurs

 Tous en… choeur –

 Les gâs, les gâs, torchez-vous !

 Voilà l’huissier qui vient chez nous :

 – Vilain oiseau, que voulez-vous ?

 – Je venais à propos

 D’vos impôts

 Je venais pour saisir tout !

 – Eh ! bien ! alors, rentrez chez nous

 Si ces chos’s-là sont dans vos goûts

 Vous aurez le plaisir

 D’y saisir

 Un coup d’pied… vous savez où ?

 

CES CHOSES-LA

 Au Vigneron Champenois

Air : Ce qu’une femme n’oublie pas

 Guerre Sociale du 12 au 18 avril 1911)

 Lorsque t’entendais parler au village,

 Brave homme à la têt’ dur’ comme un sabot,

 De l’Action directe et du Sabotage,

 Tu restais vitré comme un escargot ;

 Calme paysan des coteaux tranquilles,

 Au fond d’ ta jugeot’ tu pensais comme ça :

 “ C’est des inventions des gâs de la ville

 Et, moi, je n’ peux pas comprendr’ ces chos’s-là ! ”

Si les exploiteurs qui pressur’nt tes frères,

 Pauvres ouvriers, pauvres citadins,

 Font l’ geste d’abattr’ leurs griff’s sur ta terre

 Ta vieill’ “ comprenoire ” se réveill’ soudain :

 Paysan, t’es pas si bêt’ qu’on suppose

 Ni qu’ tu veux l’ faire croir’, sacré nom de d’ la !

 Si ton intérêt se trouv’ mis en cause

 T’as rud’ment vit’ fait d’ comprendr’ ces chos’s-là !

 Aujourd’hui, voilà c’ qui s’ pass’ dans la Marne

 D’après les dernièr’s nouvell’s des journaux :

 Au sac des celliers la foule s’acharne

 Brisant les bouteill’s, crevant les tonneaux ;

 Les ruisseaux débord’nt de flots de champagne

 Et les vign’s avec leurs grands échalas

 Sont comm’ des bûchers au cœur des campagnes…

 Foutre ! t’as grand’ment compris ces chos’s-là !

 Esclav’ des usines, esclav’ de la terre,

 Les vœux de nos cœurs sont les mêmes vœux :

 Tous deux nous souffrons de la mêm’ misère.

 Nous avons le même ennemi tous deux !

 Paysan, mon vieux, allons, que t’en semble ?

 Pour la grande lutt’ qui bientôt viendra,

 Donnons-nous la main et marchons ensemble

 A présent que t’as compris ces chos’s-là !

 

NOUVEAU CREDO DU PAYSAN

Air : Le Credo du Paysan

(Guerre Sociale du 19 au 25 avril 1911)

Bon paysan dont la sueur féconde

 Les sillons clairs où se forment le vin

 Et le pain blanc qui doit nourrir le monde,

 En travaillant, je dois crever de faim ;

 Le doux soleil, de son or salutaire,

 Gonfle la grappe et les épis tremblants ;

 Par devant tous les trésors de la terre,

 Je dois crever de faim en travaillant !

 Refrain

 Je ne crois plus, dans mon âpre misère,

 A tous les dieux en qui j’avais placé ma foi,

 Révolution ! déesse au cœur sincère,

 Justicière au bras fort, je ne crois plus qu’en toi ! (bis)

 Dans mes guérets, au temps de la couvraille,

 Les gros corbeaux au sinistre vol brun

 Ne pillent pas tous les grains des semailles :

 Leur bec vorace en laisse quelques-uns !

 Malgré l’assaut d’insectes parasites,

 Mes ceps sont beaux quand la vendange vient :

 Les exploiteurs tombent dessus bien vite

 Et cette fois, il ne me reste rien !

 Au dieu du ciel, aux maîtres de la terre,

 J’ai réclamé le pain de chaque jour :

 J’ai vu bientôt se perdre ma prière

 Dans le désert des cieux vides et sourds ;

 Les dirigeants de notre République

 Ont étalé des lois sur mon chemin,

 D’aucuns m’ont fait des discours magnifiques,

 Personne, hélas ! ne m’a donné de pain !

 Levant le front et redressant le torse,

 Las d’implorer et de n’obtenir rien,

 Je ne veux plus compter que sur ma force

 Pour me défendre et reprendre mon bien.

 Entendez vous là-bas le chant des Jacques

 Qui retentit derrière le coteau,

 Couvrant le son des carillons de Pâques :

 C’est mon Credo, c’est mon rouge Credo !

Quelques mois plus tard, Gaston Couté meurt à Paris…Dans le numéro du 26 juin au 2 juillet 1911, la Guerre Sociale signale : “ Nos lecteurs ne trouveront pas cette semaine de chanson de Gaston Couté.. Notre collaborateur et ami, gravement malade, vient d’entrer à l’Hôpital Lariboisière. Tous nos amis en seront comme nous, profondément affectés. ”… et dans son numéro du 5 au 11 juillet 1911 “ Quelques heures à peine après que nous annoncions sa maladie, nous parvenait la brutale, l’atroce nouvelle : Gaston Couté n’était plus ”. La Guerre Sociale du 1er au 7 novembre 1911 rappelle en quelques lignes la vie et l’action de Gaston Couté : “ … Gaston Couté, lui, s’était évadé de bonne heure des champs de la Beauce pour venir vagabonder sur le pavé parisien. Mais il avait gardé jalousement son âme de paysan attaché à la terre, épris de liberté et révolté contre tous les jougs. C’était le descendant des Jacques héroïques. Comme on ne pouvait plus mettre le feu au château et faire les “Rouges Pâques”, le bon poète se rattrapait en chansonnant “M. Imbu”, en glorifiant les gens de la terre, les gâs qui ont mal tourné, les gourgandines, en sifflant les “brutes et les conscrits”. Cette façon de concevoir la vie lui a valu la gêne, les longues journées sans pain, quelquefois sans gîte ; tout le cortège lamentable des privations, de souffrance dont s’accompagne la bohème, cette bohème qu’on chérit, qu’on glorifie et dont on crève. ” Gaston Couté, avant d’être un militant, est et restera un amoureux de la liberté, un écorché vif, un révolté contre la bêtise, un poète sensible au monde qui l’entoure et qui s’exprime avec humour et tendresse dans une langue riche, imagée, patoisante, mais pas trop…

“ Tout l’ monde est saoul su’ mon passage,

 Mêm’ le Maire qui vient d’ marier

 Deux bourgeouésiaux de l’environnage,

 Et même itou Môssieu l’ curé

 Qu’a vidé trop d’ foués son calice :

 M’en v’là des gens qu’ont l’air heureux,

 I’s s ‘donn’nt la main ou l’ bras entre eux,

 I ‘s s’étayent et s’ rend’nt el sarvice

 D’ ramasser c’ti qu’a culbuté,

 I ‘s s’embrass’nt su’ tous les coûtés

 Au nom de la fraternité.

 Et leu’s dégueulis s’applatissent

 Coumm’ des étouel’s le long du chemin.

 J’ vourai ben m’ foute eun’ saoulé d’ vin !

 Allons les homm’s, allons mes frères !

 Allons avancez-moué-z-un verre,

 J’ veux fraterniser avec vous ;

 J’ veux oublier tout’ ma misère

 En trinquant et buvant des coups

 Avec les grands, avec les grous !

J’veux aphysquer les idé’s rouges,

 Les idé’s roug’s et nouér’s qui bougent

 Dans ma caboch’ de gueux et d’ fou :

J’veux vous vouér et vouér tout en rose

 Et crouér qu’ si j’ai mal vu les choses

 C’est p’têt’ pa’c’que j’étais pas saoul.

 Allons, avancez moué-z’ un verre…

 Je veux prend’e eun’ cuite à tout casser

 Et l’ souér couché dans un foussé

 Ou m’accottant à queuqu’s tas de pierres

 Pour cuver mon vin tranquill’ment

 J’me rappell’rai p’têt’ la prière

 Que j’ disais tous les souérs dans l’ temps,

 Et l’ bon Guieu et tout’ sa bricole

 Et la morale au maît’ d’école,

 Propriété, patrie, honneur,

 Et respect au gouvarnement,

 Et la longér’ des boniments

 Dont que j’ me fous pour le quart d’heure.

 Je trouv’rai p’têt’e itou qu’on a tort

 D’ voulouér se cabrer cont’ son sort,

 Que le mond’ peut pas êt’ sans misère,

 Qu’ c’est les grous chiens qui mang’nt les p’tits

 Et qu’ si je pâtis tant su c’tte terre

 J’me rattrap’rai dans l’ Paradis. ”

 (Gaston Couté – Après Vendanges)

Sources :

 –  Les 5 volumes des œuvres complètes de Gaston Couté aux éditions du Vent du Ch’min

 –  http://max.buvry.free.fr/ : le site de Max Buvry

– http://gastoncoute.free.fr/ : le site Gaston Couté

 

 

 APRES VENDANGES

V'là les pesans qu'ont fait vendanges !
V'là les perssoués qui pissent leu' jus ;
On travaille aux portes des granges
A "rassarrer" l'vin dans les fûts.
L'vin ! Ça met des moignieaux qui chantent
Dans les coeurs et dans les servieaux,
Mais moué qui n'fait qu'de bouer de l'eau
J'me sens dans les boyeaux du vente
Comm' des gernouill's qui font coin-coin...
J' vourai ben m'foute eun' saoulé de vin !

Tout l'monde est saoul su'mon passage,
Mêm' le Maire qui vient d'marier
Deux bourgeouésiaux de l'environnage,
Et même itou Môssieu l'curé
Qu'a vidé trop d'foués son calice :
M'en v'là des gens qu'ont l'air heureux,
I's s'donn'nt la main ou l'bras entre eux,
I's s'étayent et s'rend'nt el sarvice
D'ramasser c'ti qu'a culbuté,
I's s'embrass'nt su'tous les coûtés
Au'nom de la fraternité.
Et leu's dégueulis s'applatissent
Coumm' des étouel's le long du chemin.
J'vourai ben m'foute eun' saoulé d'vin !

Allons les homm's, allons mes frères !
Allons avancez- moué-z-un verre,
J'veux fraterniser avec vous ;
J'veux oublier tout' ma misère
En trinquant et buvant des coups
Avec les grands, avec les grous !
J'veux aphysquer les idé's rouges,
Les idé's roug's et nouer's qui bougent
Dans ma caboch'de gueux et d'fou :
J'veux vous vouer et vouer tout en rose
Et crouer qu'si j'ai mal vu les choses
C'est p'têt' pas que j'étais pas saoul.
Allons, avancez-moué-z'un verre...
Je veux prend'e eun' cuite à tout casser
Et l'souer couché dans un foussé

Ou m'accottant à queuqu's tas de pierres
Pour cuver mon vin tranquill'ment
J'me rappell'rai p'têt' la prière
Que j'disais tous les souers dans l'temps,
Et l'bon Guieu et tout' sa bricole
Et la morale au maît' d'école,
Propriété, patrie, honneur,
Et respect au gouvarnement,
Et la longér' des boniments
Dont que j'me fous pour le quart d'heure.
Je trouv'rai p'têt'e itou qu'on a tort
D'voulouer se cabrer cont' son sort,
Que le mond' peut pas êt' sans misère,
Qu'c'est les grous chiens qui mang'nt les p'tits
Et qu'si je pâtis tant su c'tte terre
J'me rattrap'rai dans l'Paradis.

Allons les homm's, allons mes frères !
Je veux ben que j'n'ai pas l'drouet au pain,
Laissez-moué l'drouet à la chimère,
La chimèr' douc' des saoulés d'vin.

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