Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Ma musique mes coups de gueule les états d’âmes de J.L.D.

La musique peut tout entreprendre, tout oser et tout peindre, pourvu qu'elle charme et reste enfin, et toujours, de la musique. Ravel (extrait de Esquisse autobiographique).

1969 Il y a cinquante ans. L’affaire Gabrielle Russier "mourir d’aimer"

Gabrielle Russier. En agrandissement : L'amour interdit, « Ici-Paris  » du 8-14 juillet 1969. ICI PARIS

                             1er septembre 1969                             Hors-la-loi par amour, Gabrielle Russier se suicide

https://www.herodote.net /histoire/evenement.php?jour=19690922&ID_dossier=74

Charlotte Chaulin

Professeure de lettres, Gabrielle Russier a 32 ans quand elle ouvre le gaz dans son appartement de Marseille le 1er septembre 1969. Ce suicide intervient alors qu’elle risque de retourner en prison après y avoir déjà effectué un court séjour. Son crime ? Avoir vécu une histoire d’amour avec un de ses élèves, âgé de 17 ans.

Cet amour hors-la-loi a ému les Français et jusqu'au président de la République Georges Pompidou qui l'évoque à travers quelques vers de Paul Éluard à la fin de sa conférence de presse, trois semaines plus tard...

Gabrielle Russier. En agrandissement : L'amour interdit, « Ici-Paris  » du 8-14 juillet 1969. ICI PARIS

Un amour hors-la-loi

Quand la nouvelle est tombée : « Gabrielle Russier, le professeur (les métiers ne se conjuguaient alors pas encore au féminin) condamné pour détournement de mineur, s’est suicidé », aucun des deux journaux télévisés de ce 1er septembre n'a cru utile de la rappeler. Pourtant, quelques semaines et quelques mois plus tard, elle allait embraser les journaux et les conversations, elle allait aussi inspirer des chansons, des livres et un film à succès.

Que s’était-il passé pour que la jeune femme mette brutalement fin à ses jours ? Et, surtout, comment ce fait divers s’est-il retrouvé sur la place publique au point de déranger puis d’émouvoir la société française ?

Nous sommes à Marseille en 1968. Gabrielle Russier a 32 ans. Séparée de son mari, elle élève seule ses deux jumeaux de 10 ans dans une tour de Marseille, près de l’autoroute. Bien qu’elle conserve de bonnes relations avec son ex-mari, sa situation n’est pas bien vue à l’époque. Être une femme divorcée dans les années 1960, c’est compliqué.

Elle enseigne la littérature aux secondes du lycée « Nord », qui deviendra plus tard le lycée Saint-Exupéry. Parmi ses élèves, Christian Rossi, 17 ans, pantalon « pattes d’éph’ » et caban bleu marine. Même s’il en paraît bien plus avec ses épaules carrées et sa grosse barbe rousse.

Leur âge (15 ans d’écart) est peut-être leur seule différence. Idéalistes, entiers, ils prennent part ensemble aux manifestations de Mai 68. Et, sur les barricades, tombent amoureux. 

La classe de seconde C à la rentrée de septembre 1967. Christian Rossi est au dernier rang, le deuxième à partir de la droite. En agrandissement : Gabrielle allumant la cigarette de Christian Rossi sur la plage de Sainte-Croix à Martigues, en juillet 1968.

Les Rossi, communistes et professeurs de littérature française et linguistique à la fac d’Aix-en-Provence, n’étaient pas mécontents que Gabrielle entraîne leur fils sur les barricades. Mais ils voient d’un mauvais œil la liaison qui s’annonce. Cette liaison, elle n’est ni passionnelle ni seulement sexuelle. Ce que vivent Gabrielle Russier et Christian Rossi, c’est une véritable histoire d’amour. « Ce n’était pas du tout une passion. C’était de l’amour. La passion, ce n’est pas lucide. Or, c’était lucide, » racontera Christian Rossi au Nouvel Observateur, le 1er mars 1971. 

En novembre 1968, toutefois, les Rossi, dont l'ouverture d'esprit a des limites, portent plainte contre l’enseignante pour « détournement de mineur ». Le juge Bernard Palanque fait emprisonner Gabrielle aux Baumettes. D’abord cinq jours, puis finalement huit semaines en avril 1969. Quant à Christian, il est envoyé par ses parents en clinique psychiatrique. 

En juillet 1969, le procès, qui se tient à huit clos, condamne l’agrégée de lettres à douze mois de prison et 500 francs d’amende. C’en est trop pour Gabrielle. Elle fait appel mais ça ne sert plus à rien, elle est épuisée psychologiquement, humiliée devant toute la France. À la veille de la rentrée scolaire 1969, elle ouvre le gaz dans son appartement...

Un fait divers sur le devant de la scène 

Les réactions fusent au sein de la société française, divisée par le drame. De simple fait divers, l’affaire Gabrielle Russier devient un élément révélateur des divisons des mœurs à la fin des années 1960. 

Sur Radio-Monte-Carlo, le rédacteur en chef Jean-Michel Royer relaye les réactions des auditeurs qui vont dans tous les sens. Des couples apportent un témoignage sur leur propre histoire d’amour malgré la différence d’âge. Les mères de famille s’offusquent de la publicité donnée à cette « histoire de coucherie », mauvais exemple pour la jeunesse françai

La presse incrimine tous les responsables du suicide de Gabrielle Russier. Les parents Rossi, dont l’idéologie communiste est largement questionnée. Dans L’Humanité Dimanche, Martine Monod dénonce « l’hypocrisie » des parents de Christian « apparemment prêts à toutes les aventures du gauchisme », mais dont la réaction devant la relation amoureuse de leur fils « s’inspire de la plus parfaite orthodoxie petite-bourgeoise ».

Situation extraordinaire, et qui restera dans les annales, le président lui-même s’exprime au sujet de ce fait divers. Fraîchement élu, Georges Pompidou qui promet à la France une « nouvelle société », est interrogé sur le sujet le 22 septembre lors d'une conférence de presse solennelle dans la salle des fêtes de l’Élysée. C'est la toute dernière question de sa conférence de presse et l'on saura plus tard qu'il l'a suggérée au journaliste Jean-Michel Royer.

Après un long temps de silence et sous l'emprise de l'émotion, il murmure : « Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé sur cette affaire... ni même ce que j'ai fait... Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, hé bien... » Puis il cite quelques vers : « Comprenne qui voudra... Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés... » Ces mots, en esthète auteur d'une célèbre Anthologie de la poésie française, le président les a empruntés à un court poème de Paul Éluard consacré aux malheureuses femmes tondues à la Libération (note).

On saura plus tard que le président a diligenté (sans succès) une enquête sur les dysfonctionnements de la justice qui ont conduit à l'incarcération de la professeure et l'ont écartée de l'amnistie traditionnelle consécutive à l'élection présidentielle. 

Car l’unique crime de Gabrielle Russier est bien celui d’avoir aimé. Mais comment continuer à vivre quand votre amour, porté sur la place publique, attise la haine des autres ? 

À 21 ans, Christian Rossi donne un unique entretien au Nouvel Observateur : « Les (deux ans) de souvenirs qu’elle m’a laissés à moi, je n’ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Le reste, les gens le savent : c’est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s’aimait, on l’a mise en prison, elle s’est tuée. C’est simple. » Simplement déchirant, ce cri du cœur est le seul qu’on entendra de la bouche de Christian Rossi avant que ce dernier ne s’évanouisse dans l’anonymat.

Exposition en avril 1970 au musée d’Art moderne de la ville de Paris « Qui tue ? ou l’affaire Gabrielle Russier ». Coopérative des Malassis. MUSEE DES BEAUX-ARTS DE DOLE, CL. C-H BERNARDO

Les artistes interviennent

Sujet de discussion au sein des familles françaises, des comités de rédaction des médias, des réunions d’hommes politiques, l’affaire passionne aussi les artistes. Le chanteur Léo Ferré raconte avoir « fondu en larmes » en apprenant le suicide de Gabrielle Russier. L’actrice Simone Signoret fait part de ses regrets suite à l’envie non aboutie d’écrire une lettre à la jeune femme emprisonnée. 

Dès 1971, le cinéaste André Cayatte s’empare de l’affaire et la porte à l’écran dans Mourir d’aimer. Annie Girardot et Bruno Pradal retranscrivent à l’écran l’histoire de Gabrielle Russier et Christian Rossi. L’avocat Albert Naud, qui devait défendre Gabrielle en appel, participe même à l’écriture du scénario. Le film est un succès et fait plus de 5 millions d’entrées. 

Serge Reggiani, Triangle, Charles Aznavour, Anne Sylvestre… Ils sont nombreux à avoir mis en chanson la célèbre histoire d’amour. Claude François l’évoque aussi dans le deuxième couplet de sa chanson : Qu’on ne vienne pas me dire (1972) : « Toujours d’autres Gabrielle mourront d’aimer. »

Gabrielle Russier est ainsi devenue, dans l’imaginaire français, l’incarnation moderne de l’amour impossible. C'était un demi-siècle avant qu'un autre beau lycéen de 17 ans ne tombe amoureux de sa professeure de lettres, divorcée, mère de trois enfants et de 24 ans plus âgée que lui... Cinquante ans séparent les deux histoires, celle de Gabrielle et Christian, celle d'Emmanuel et Brigitte. Cinquante ans ? Non, une éternité.

Annie Girardot et Bruno Pradal, retranscrivent à l’écran l’histoire de Gabrielle Russier et Christian Rossi dans le film d'André Cayatte, Mourir d'aimer (1971). En agrandissement : L'amour interdit, « Ici-Paris  » du 8-14 juillet 1969. ICI PARIS

Charlotte Chaulin  Publié ou mis à jour le : 2020-09-06 14:05:29

dimanche 1er septembre 2019

La professeur de français de Marseille, à 32 ans, était tombée amoureuse de l’un de ses élèves, âgé de 17 ans. Incarcérée huit semaines pour "détournement de mineur", elle s’est suicidée à la rentrée scolaire.

Le 1er septembre 1969, une nouvelle tombe : « Gabrielle Russier, le professeur condamné pour détournement de mineur, s’est suicidée. » Le soir, pas un titre dans les deux journaux télévisés. Le lendemain, à peine deux brèves pour raconter le décès de la prof de français de Marseille amoureuse de son élève. Avant qu’André Cayatte n’écrive un film - 4,5 millions d’entrées - et Charles Aznavour la bande originale de Mourir d’aimer, en 1971, la love story née entre les barricades et les embrassades de Mai-68 a d’abord dérangé la société française.

Elle est d’éducation protestante, séparée de son mari elle élève ses deux enfants à Marseille, dans une tour qui domine l’autoroute. Ses enthousiasmes littéraires enchantent les élèves de seconde du lycée "Nord" - le futur lycée Saint-Exupéry. En 1969, l’opprobre s’abat sur les deux jeunes amants. Les parents de Christian, les Rossi, compagnons de route des communistes et professeurs de littérature française et de linguistique à la fac d’Aix-en-Provence, posent un œil compréhensif sur ceux qui, comme Christian, vont courir les rues. Ils ne trouvent rien à redire lorsque Gabrielle, leur ancienne étudiante, passe chercher l’aîné de leurs quatre enfants pour manifester. Gabrielle aime le regard que Christian, mûr et solide, pose sur elle. Lui se sent, d’un coup, l’élève préféré. L’idylle commence, entre la classe seconde et de la première. « Ce n’était pas du tout une passion. C’était de l’amour. La passion, ce n’est pas lucide. Or, c’était lucide », a raconté Christian Rossi au Nouvel Observateur, le 1er mars 1971. Les Rossi devinent, mécontents, la liaison qui s’amorce. Ils menacent. Le jeune Christian fugue, en Allemagne, en Italie. En novembre 1968, ses parents portent plainte pour "détournement de mineur". Gabrielle Russier est emprisonnée cinq jours aux Baumettes par le juge Bernard Palanque, puis huit semaines en avril 1969. Jamais elle n’accepte de révéler où se trouve son amant, que les Rossi finissent par mettre au vert dans une clinique psychiatrique. Le procès se tient à huis clos en juillet 1969. L’agrégée de lettres est condamnée à douze mois de prison et 500 francs d’amende - une décision amnistiable après l’élection de Georges Pompidou. Mais le parquet fait appel, pressé notamment par l’Université, que l’histoire d’amour indispose et qui refuse à l’accusée le poste d’assistante de linguistique à Aix. « La situation est très grave pour moi, pour les enfants, si je suis virée de l’éducation nationale, écrit Gabrielle Russier. Je ne comprends plus rien, ni de ce que j’entends ni de ce que je lis. Je suis tout abîmée intellectuellement et physiquement. (...) Je vais faire tout mon possible pour "tenir" jusqu’à l’appel. » Mais, à la veille de la rentrée scolaire, Gabrielle Russier ouvre le gaz dans son appartement. Christian Rossi est caché par des amis et attend ses 21 ans pour donner son unique entretien. Ses mots : « Les deux ans de souvenirs qu’elle m’a laissés, elle me les a laissés à moi, je n’ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Le reste, les gens le savent : c’est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s’aimait, on l’a mise en prison, elle s’est tuée. C’est simple. »
Anna CHAIRMANN

false

Printemps 1968. Issue d’un milieu bourgeois, Gabrielle Russier est agrégée de lettres. Mère de deux enfants, divorcée, elle est enseignante au lycée Nord de Marseille, où elle est appréciée par ses élèves qu’elle initie au théâtre moderne, au cinéma et à la peinture. L’un d’eux, Christian Rossi, 16 ans, est en classe de seconde. Il est fasciné par cette prof moderne et enthousiaste, elle est troublée par l’intelligence, la curiosité du lycéen. Ils finissent par tomber amoureux, et se lancent dans une idylle passionnée dans le contexte du si joli mois de mai, que Gabrielle, de sensibilité de gauche, accueille avec enthousiasme. En juin, la romance vire à l’aigre : les parents du mineur, prévenus, tentent d’écarter leur fils de sa « coupable » liaison. Pendant plusieurs mois, ils l’exilent en Allemagne, puis dans les Pyrénées : les amants se retrouvent. Impuissants, ils portent plainte : le 14 avril 1969, Gabrielle est incarcérée aux Baumettes. Elle y reste deux mois, hébétée, mais obstinée dans son amour. Le procès se traîne : le procureur demande une peine de treize mois de prison non amnistiables. L’affaire est renvoyée en octobre. Il n’y aura pas de procès. Le 1er septembre, Gabrielle, effondrée et calomniée, se suicide chez elle après avoir confié son chat à son voisin.

Sa mort indigne et divise la France : elle est l’occasion d’ouvrir un débat de société sur la réalité du détournement de mineur. Passion amoureuse « illégale » terminée dramatiquement : qu’en est-il finalement de cette libéralisation des mœurs promise dans le sillage de mai 68 ? On interroge Pompidou sur l’affaire, qui répond laconiquement en citant Eluard : « Comprenne qui voudra. Moi, mon remords ce fut la victime raisonnable ». En 1971, André Cayatte s’empare du drame et réalise Mourir d’aimer, dans lequel Annie Girardot incarne Gabrielle, l’un de ses plus beaux rôles. Serge Reggiani lui rend également hommage dans sa chanson Gabrielle :

Qui a tendu la main à Gabrielle
Lorsque les loups, se sont jetés sur elle ?
Pour la punir d’avoir aimé l’amour
En quel pays, vivons nous aujourd’hui
Pour qu’une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard, et sans un geste ami ?
Serge Reggiani 
L’affaire Russier est encore fraîche en 1974 lorsque la majorité passe à 18 ans. Puis son souvenir s’estompe, progressivement, sûrement. Qu’il me soit permis d’en raviver aujourd’hui le souvenir, à une époque où il est de bon ton de remettre en cause les idéaux de mai 68.
Philippe Landru  décembre 2008
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article